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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 08:39

montaigne-piccoli"Laisse, lecteur, courir ce coup d’essai"…

 

Les Essais… D’aucuns ont voulu les réunir, les souder, les assembler plus que de raison pour n’en faire qu’un seul ouvrage, génialement conçu dès la première ligne par un auteur certes hors du commun, mais nécessairement français jusque dans la composition de son œuvre.

Les Essais… Un ouvrage subtilement agencé, au génie purement français ? Vraiment ?

Mais alors, pourquoi n’avoir pas entendu Montaigne quand il affirmait que l’ordre de la rédaction, strictement chronologique et non thématique, s’organisait dans l’improvisation du jour qui se levait ?

La discussion fait toujours rage aujourd’hui. La Pléiade, Folio, d’autres encore, ont choisi de voir en lui l’auteur français par excellence, rationnel, rigoureux, travaillant selon un plan intellectuel préconçu. Alors que pour d’autres, tel Alain Legros, chercheur au CESR (Centre d’Etude Supérieure de la Renaissance), la composition de l’ouvrage aurait suivi l’ordre parfaitement fortuit des prétextes (littéralement des pré-textes) qui ont donné naissance à ses fantaisies intellectuelles… Ainsi que Montaigne l’avoue volontiers.

Quel enjeu y a-t-il derrière tout cela ?

Montaigne s’abandonnait volontiers au vagabondage intelligent, laissant courir la plume en un texte incroyablement fluide, encadré en revanche d’un paratexte rigide (les titres des chapitres sont arrêtés une fois pour toute).

Dans les années 1570, accumulant les liasses, il entrevit de donner plusieurs corps à son texte, mais ne cessa d’appeler son Livre I "Mon livre", à l’exclusion des deux suivants, indiquant assez que les autres relevaient d’une autre manière, de pensée aussi bien.

Mais on a voulu serrer les trois livres en un seul, en prétextant du fameux rajout manuscrit sur l’exemplaire de Bordeaux : "Mon livre est toujours UN".

Et pour ce faire, on pagina ce qui ne l’était pas, on accola ce qui ne l’était pas, on redistribua, on reclassa ce que Montaigne avait laissé en liasse…

MontaigneDans le maquis des éditions françaises, la première édition, bordelaise, ne fut pas tenue pour suffisante. Elle ne satisfaisait pas le goût français (dit-on) de la méthode… On réorganisa donc l’œuvre pour faire entrer Montaigne dans le canon d’un certain penser français. Pliant, assujettissant son texte à la claire raison cartésienne, là où Montaigne ne procédait que par inspiration saugrenue, par contiguïtés, approchant des chapitres allogènes, travaillant en discontinuités. On rabota. Au mépris des faits textuels, de ses propres dires, des faits typographiques eux-mêmes, qu’une analyse génétique sur le conditionnement des manuscrits originaux atteste pourtant bel et bien.

On fit de lui un philosophe, là où Montaigne se laissait envahir par des sentiments enfouis au cœur de sa pensée même. On terrassa son écriture, qu’il n’avait jamais envisagé que rétive, fragile, presque déficiente, issue tout à la fois possible et improbable à l’esprit harcelé.

C’est tout juste si on ne l’attabla pas une plume à la main, lui qui pensait tout haut, se laissait aller à cette aventure incomparable mais dont l’issue restait, nécessairement, incertaine. Lui qui se régalait de ces conversations par souvenirs qu’il ne cessait de charrier à la traîne des jours, des arrêts sur adage qu’il pratiquait pour relancer sa faconde, d’un propos entendu, d’une peinture admirée, d’une image au gré de son humeur, construisant à la longue non pas un livre bien fait mais un livre oisif, qui enregistrait "les productions naïves de (son) esprit" pour en vérifier inlassablement la variabilité et la validité.

Montaigne rêvait, divaguait, s'agitant seulement de lester ici et là son esprit sans jamais le dompter, et dictait le tout à un valet, "comme au premier que je rencontre", valet qui, lui, "parlait au papier".

Montaigne vagabondait, pistant dans ce vagabondage un art qui relevait du grotesque et non de l’art poétique. Par contiguïtés, répétons-le encore, insolites ou rebattues, fécondes ou stériles, il rassemblait, selon ses propres termes, un "fagotage" conçu en rhapsodie et non rationnellement, qui finit par former un livre dont la vocation était radicalement anti-littéraire, anti-philosophique. Une couture de pièces en patchwork, marqueterie mal jointe au gré de son oisiveté, dans cette écriture singulière qu’il ne concevait pas autrement que comme une distraction hasardée dans les terres "sauvages" qui formaient le domaine de Montaigne, et où le français n’était qu’une langue étrangère.

volume2Intermittent de l’écriture, le seigneur de Montaigne n’était pas un écrivain, n’était pas un penseur, n’était pas un philosophe. Ce qu’il rassemblait ne ressemblait à rien de connu dans son époque. Son écriture n’obéissait à aucun ordre préconçu, et toute d’expérimentation, elle fagotait des Essais qu’aucune clôture ne viendrait clore, certainement pas leur lecture, tant la figure du lecteur auquel Montaigne s’adresse est elle aussi, à son tour, unique, et engagée à sa suite à reprendre l’aventure pour la pousser aussi loin qu’il lui plairait, le livre jamais refermé, conçu comme lieu de rencontre et non œuvre figée.

Dans ce choix de lecture arrêté par les éditions Frémeaux, j’ai tiqué tout d’abord : on ramenait Montaigne à un viatique, cosmétique à l’usage de jours insanes, cautérisation de journées cotonneuses inscrites au fardeau de l’humanité. Mais il y avait cette lecture de Piccoli, qui prenait soudain le ton de la conversation, une lecture gourmande, heurtée parfois, Piccoli comme cherchant une suite, hésitant, trouvant le mot, repartant, s’adressant sans cesse à quelque interlocuteur invisible. Le verbe porté par une voix, un poumon l’autre, le souffle confié à quelque distance de soi à cet autre, toujours, qui fonde l’usage de la pensée, Piccoli tout près du micro donnant à entendre le grain de sa voix, la bouche, les lèvres, les claquements de la langue son souffle porté d’un poumon l’autre et là, dans la dispersion nouvelle engendrée par un choix de chapitres somme toute arbitraire, d’un coup m’est revenue en pleine figure la liberté depuis laquelle, toujours, Montaigne s’adresse à nous. Incomparable ! --joël jégouzo--.

 

 

LES ESSAIS – MONTAIGNE, 2 volumes, lus par Michel Piccoli, éditions Frémeaux.

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Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
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PhA 29/03/2011 14:22


Oui : on a tôt fait, souvent, de confondre œuvre et livre.


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