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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 05:39

dosto-1.jpgDostoïevski, prétendaient les éditeurs français, avait la mauvaise habitude de ne jamais finir ses chapitres, ses paragraphes, ses phrases. Pire : au mépris de la grammaire russe, il infligeait à sa langue les plus invraisemblables dommages. Tout cela manquait de clarté, l’on ne pouvait, décidément, proposer à la lecture du public français une œuvre aussi inachevée. Et de raboter ici un grain trop rugueux et d’égaliser là... Sans rien comprendre en définitive à son œuvre, des éditeurs français ordonnèrent longtemps à leurs traducteurs de «finir» les phrases, les paragraphes, les chapitres, d’arranger ce style par trop «confus», bref, de rendre l’écriture de Dostoïevski conforme à l’exigence de clarté de l’esprit français, un esprit effrayé par cette écriture qui était un fleuve en crue charriant les mots sans ménagement, comme le gravier de vies perdues. En fin de compte, ce que l’on obtenait, c’était une œuvre fade qui résonnait joliment en français, mais qui avait perdu sa force, sa beauté, son étrangeté. Qu’était-ce donc, qui se déversait ainsi dans l’écriture de Dostoïevski et que l’esprit français ne pouvait recevoir ? Qu’y avait-il donc de si singulier dans cette écriture pour l’universalité du logos cartésien ?

Le langage de la philosophie est celui du logos grec, un mode de réflexion spécifique, disons hâtivement celui de la mesure. Connaître, dans ce langage, c’est rapporter à une mesure, rendre l’Autre mesurable, voire le réduire à la mesure du Même que l’on reporte autant de fois qu’il est nécessaire pour achever de l’arpenter. Dans ce logos qui parle à la première personne et ne s’adresse point à l’Autre, l’on vit indéfiniment l’assurance d’un réconfortant monologue. Tout de même : pour la philosophie, le problème est aussi, déjà, de savoir comment faire entendre l’appel de l’Autre dans cette langue qui n’est pas faite pour l’accueillir. L’on retrouve ici l’écho de ce que j’évoquais à propos de Dostoïevski, dont le dire bousculait tant l’élégance réconfortante d’un Dit français qui ne supporte pas la bousculade...

Le dire borde le Même et l’Autre. Une ligne de crête disons, où s’accomplit leur rapport sous la forme d’une tension que rien ne peut jamais résorber. Mais sans doute est-ce le propre du langage, son ironie, d’être porteur tout à la fois de la continuité et du vide, de la clarté et de l’obscurité. Ainsi le langage chiffre-t-il plutôt qu’il ne déchiffre, la parole ne consistant, derrière son chiffre, qu’à porter sans cesse secours au signe émis. Le mot, certes, atteste bien d’un partage des choses entre moi et les autres, ou le monde si l’on veut, mais il s’agit d’un partage incertain : non pas mesure pour mesure, le mot n’est jamais transparent, mais l’aventure d’une équité, d’une signification qu’il faut gagner, en tissant un lien dont le fil est fragile et ne relie qu’à force d’obstination au souci qu’on lui porte.

Le dialogue avec l’altérité ne ressemble finalement pas à cet acte de connaissance par lequel «un sujet utilise concepts et théories pour maîtriser l’opacité des choses», comme l’écrivait Emmanuel Lévinas. Or l’écriture littéraire est ce dialogue, sourd, énigmatique, difficile. De sorte que pour maintenir vive cette tension entre l’écriture littéraire et sa compréhension raisonnée, il faut bien que ces deux sources soient toujours différenciées, en amont comme en aval du sens. L’énigme de la rencontre de l’autre, que rien ne garantit à l’avance, a ainsi quelque chose à voir avec l’énigme de la rencontre de la sensation et du sens. Rencontre et non réconciliation, puisque rien ne doit a priori garantir sa réussite : la rencontre est devant, non derrière. On le voit bien avec Dostoïevski. Il ne s’agissait pas simplement de le traduire du russe vers le français : il fallait d’abord malmener la langue française pour que cette écriture pût s’y inscrire. Ce à quoi se refusèrent tout d’abord les éditeurs français --joël jégouzo--.

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Published by texte critique - dans LITTERATURE
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