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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 07:01

Toscane-fevrier-2011--116-.JPGLe brouillard toscan sur la route d’Ombrie. Chiusi, terre d’Etrurie. Les étrusques, un peuple fascinant, mystérieux, moderne : pour exemple, la place de la femme dans leur civilisation.

Le Musée archéologique. Me fascine une plaque de cippe funéraire, témoin d’un culte des morts formulant très tôt dans l’histoire humaine l’idée d’un royaume où les ombres se retrouveraient après leur éprouvante descente aux enfers, pour y apprendre le bonheur qu’ils n’ont su inventer de leur vivant…

Terres cuites, bronzes, sculptures en ivoire, pierres incrustées de céramiques. Les ateliers de la région de Chiusi s’étaient illustrés dans la production de monuments funéraires taillés dans une pierre locale -un tuf gréseux baptisé pierre fétide-, et décorés de scènes empruntées au cérémonial des funérailles. Sur l’une de ces plaques, l'exposition du corps de la défunte avant son incinération. Un cortège de pleureurs s’avance, une jambe, le balancé des bras, un chien dansotte près du lit mortuaire.

Exhibés derrière leurs vitrines, des canopes, ces urnes cinéraires en forme de pots ovoïdes, refermés par des couvercles à tête humaine. J’observe le soin avec lequel les artisans ont tenté de donner à ces vases une apparence anthropomorphe. Etait-ce pour rendre au défunt l’individualité que l’incinération lui avait ôté ? Ici le canope d’une femme élégante, les lobes des oreilles percés, parés naguère de pendants luxueux.

Toscane-fevrier-2011--16-.JPGJe songe aux étrusques sur le sol d’Etrurie. A leur labeur incessant pour irriguer les terres et les cultiver. Je songe à ce peuple qui entra dans l’Histoire avant les Romains et qui attacha une telle importance au monde des morts. D’où venaient-ils donc ? Hérodote soutenait qu’ils venaient d’Orient. Depuis les rives de l’Arno jusqu’à celles du Tibre, je vois en eux, justement, comme une porte ouverte sur les civilisations non européennes. Et refermée trop tôt. Nous laissant pour énigme une langue inconnue et ces innombrables monuments et vases, statues, bas-reliefs, ciselures et autres objets précieux. Un peuple sensuel qui avait émaillé ses plaisirs de scènes de mort… Et tandis que les romains avaient placé leurs tombes à la surface du sol, eux les avaient enfouies dans le giron de la terre. Ils avaient creusé des labyrinthes dans le roc, sous les collines, sous les champs. Un vrai parcours, celui-là même, peut-être, que les morts empruntaient pour rallier les enfers ?

Toscane-fevrier-2011--114-.JPGLa conservatrice nous guide jusqu’à l’une de ces nécropoles, découverte récemment. En voiture. A travers champs, le paysage soudain rayé d’un soleil blafard qui peine à s’élever au dessus des collines. Un sentier, tours, détours, un tertre grossier soutenant une porte en bois, aérée d’une grille rongée par la rouille. Une simple clef en ouvre l’accès. Elle me précède, tâtonne dans l’obscurité, trouve l’interrupteur, allume une lumière falote. Devant nous, creusé dans la terre, un étroit tunnel de briques. Un labyrinthe s’offre à quelques pas. Je crois entrer dans l’intimité d’une demeure rugueuse. La pente du tunnel s’incline, il faut se courber pour marcher et découvrir enfin les chambres funéraires. Mesurées. Privées.

Un peuple immense s’agitait autrefois dans cet isolement où le voyageur n’ose plus s’aventurer. J’ai sous la main, dans la dilection de la terre, les poteries noires de Chiusi. Je devine sur l’une d’entre elle des animaux fantastiques, sphinx, chevaux ailés, griffons, sirènes. Il en est que l’on pourrait prendre pour des canopes égyptiens. Je songe à Marilou, là, sous la terre. Sa chimère à la nage traverse mon regard. Je touche la pierre fétide où l’on a creusé les traits d’une femme décédée il y a plusieurs milliers d’années. N’est-ce que cela désormais, m’entretenir avec elle ? Je songe qu’il ne reste rien de Marilou, là sous la terre en compagnie des morts, où je l’ai rejointe sans m’en apercevoir. Et puis tout disparaît. Ne reste que son vide comme une place manquante, dans ce moment où son image avait surgi. Rien. Son image disparue et moi qui œuvre, là, sous la terre, à sa résurrection. Mais non, rien, la pierre fétide, double rituel des corps disparus, marquant leur masse manquante.

En remontant à la lumière, je songe toujours à Marilou. La clef dans la serrure, la chaîne entre les barreaux, la campagne toscane, le brouillard, qui se lève peu à peu. Des gestes frustes éparpillés au-dessus de nos têtes. Qu’y a-t-il du côté des choses muettes ? Je songe que je n’ai toujours pas offert à Marilou ce Kolossos que je lui promettais, canope, chant funèbre dans sa pureté non voilée comme événement de l’âme. Je songe également que j’ai tort de croire encore que Marilou n’est pas partie pour le long voyage des enfers, et qu’elle s’est contentée de fermer les yeux. –joël jégouzo--.

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Published by texte critique - dans essais
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