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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 08:49

sloterdijk-tempe.jpgPeter Sloterdijk fait paraître un ouvrage très intéressant, sous le couvert de réflexions philosophiques, pour témoigner, avec toute la force de son autorité de ses convictions politiques. Mais tout en douceur, sinon dissimulation, sous la forme d’une méditation plus que d’une réflexion, émaillées de vignettes philosophiques qui voudraient prendre le contre-pied du genre, se refusant à donner des leçons de philosophie. Il livre tout de même un ouvrage qui permet de parcourir les grandes étapes de la pensée philosophique, antique et moderne, articulées par les principaux auteurs de cette histoire, selon Sloterdijk évidemment, mentionnant un Sartre ou un Foucault mais ignorant Derrida. Un livre donc tout à la fois différent de ce que l’on publie désormais, mais y ressemblant fort, manuel de rattrapage philosophique, d’un niveau certes plus conséquent que ces philosophies pour les nulles qui encombrent les rayons des librairies. Car ce texte est aussi une vraie prise de position, tant philosophique qu’idéologique. Un texte qui se veut donc à contre-courant de ce qui se fait en la matière aujourd’hui, refusant cette littérature secondaire qui prétend discipliner nos esprits navrés, celle des BHL, Onfray, Ferry et on en passe, philosophie de commentaire qui n’a de cesse de faire disparaître les textes originaux sous des gloses plus rutilantes que brillantes. Un livre qui refuse ainsi de s’inscrire dans cette typologie du commentaire, mais qui parfois n’y échappe pas, dès l’entrée Platon par exemple, reconstruit comme à l’accoutumée dans l’après-coup de pseudos lectures chrétiennes, quand il n’y a pas d’anthropologie plus éloignée de la pensée chrétienne que celle de Platon, associant la chute de l’Esprit dans le corps à une Tragédie, là où les chrétiens en firent au contraire un éblouissement. Dommage que Sloterdijk, qui se donne tant de peine à sortir du commun y replonge avec fracas quand il s’agit d’évaluer l’apport de la pensée chrétienne, qui n’est du reste pas du tout l’objet de sa réflexion et dont on ne comprend pas qu’il puisse dans ces conditions l’expédier en poncifs éculés… Car associer le dédain de Platon à la matière au prétendu mépris du christianisme pour cette dernière, c’est non seulement aller vite en besogne mais s’exposer à la raillerie : si Platon opposa bien la matière à l’esprit, hiérarchisant même, à l’intérieur du méprisable, l’immonde de l’animal et de la femme au malheureux de l’être masculin victime de cette chute, le christianisme, lui, du moins celui des origines, aura fait de cette même matière le lieu mystérieux de la consécration et de la rédemption de l’humain. Etonnant même de voir, à ce propos, Sloterdijk déployer tout le vocabulaire de l’Eglise pour tenter de construire, encore une fois, une argumentation dont on se demande bien ce qu’elle vient faire là, sinon, peut-être, disqualifier à l’avance toutes les religions à travers une vision de Platon réduit à n’avoir jouer le rôle que de modernisateur des traditions chamaniques. Mais peut-être cela aura-t-il servi aussi une pensée plus sombre, restée celle-là dans le secret d’un aveu consenti du bout des lèvres, et dont les expressions les plus fortes sont, sous la plume de Sloterdijk, celles qui se rapportent au politique et qui autorisa naguère l’auteur à ne penser l’espèce humaine que sous sa condition disqualifiée au sein du "parc humain" -comme il en va du bétail. Passion au fond que les élites partagent avec lui, dans leur mépris cette fois du Peuple et de ses prétentions démocratiques. Nul n’est en effet plus éloigné que Platon de toute aventure démocratique. Rien d‘étonnant alors à ce que Sloterdijk n’ait à l’esprit que de faire à son tour reposer la vie de la cité sur des rites d’initiation. Rien de tel que de mettre en avant la pensée magique pour aider au renoncement et reconstruire la légitimité de la polis sur le refus de la polémique, du débat, de la diversité. En un mot, on le voit, la cible de cette philosophie politique n’est rien d’autre que le Peuple, auquel on ne saurait décidément confier un quelconque destin dans la cité, sinon celui de la soumission à la sagesse des élites… --joël jégouzo--.

 

Tempéraments philosophiques : de Platon à Michel Foucault, de Peter Sloterdijk, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Libella-Maren Sell Editions, Collection : ESS.DOCUM, nov. 2011, 155 pages, 18 euros, ean : 978-2355800283.

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Published by texte critique - dans Politique
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