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8 avril 2014 2 08 /04 /avril /2014 04:57
 
 
role-social-patronat.jpgOn ne sait trop par quel bout prendre l’ouvrage. Conceptuellement consacré à l’étude des réalisations sociales du patronat français, le découpage historique est trop clairsemé pour autoriser une vision d’ensemble. Centré sur la question de l’habitat, appréhendé essentiellement à travers l’histoire d’une ville, Le Creusot, l’essai fait fond sur les rapports entre la production du discours des sciences sociales et les politiques patronales de maîtrise des rapports sociaux, paraissant ainsi relever davantage d’une propédeutique que d’une démarche totalisante. Quant aux pratiques vertueuses du patronat du Creusot, à elles seules, elles ne permettent pas de tirer de conclusions décisives sur à la manière dont le patronat français a traité dans son ensemble la question urbaine. Si bien que l’on se trouve en fin de compte face à une défense en creux du paternalisme patronal qui tire parti des politiques urbaines plus récentes des Pouvoirs Publics, effectivement plus contestables encore. cela dit, lorsque l’auteur s’en réfère aux pratiques mêmes au Creusot, force lui est d’avouer qu’en fait il s’agissait déjà, essentiellement et sous couvert d’un discours vertueux, de contrôler les lieux de production des pratiques quotidiennes ouvrières. Le regard compatissant et condescendant des patrons français sur la classe ouvrière trouve ainsi comme un écho dans l’essai, fort soupçonneux à l’égard d’une classe toujours jugées rétrospectivement avec mépris. Rien en particulier n’est jamais dit sur les initiatives ouvrières, nombreuses, qui ont jalonné le XIXème siècle, comme la création de caisses de Prévoyance que les patrons s’employèrent systématiquement à détruire, de peur que les ouvriers ne parviennent à s’organiser eux-mêmes… La fabrique de l’habitat par le patronat, elle, ainsi que l’auteur ne peut le cacher, aura tout de même relevé pour l’essentiel de la relégation : il fallait le réduire strictement au logement de survie, caserner la classe ouvrière et l’isoler du reste de la population de peur que ses révoltes n’y trouvent un écho. On fit ainsi très tôt le vide autour, ce qui est l’expression d’un paternalisme pour le moins suspect. Quant aux ruraux qui débarquèrent jour après jour pour grossir le rang de la classe ouvrière, ils furent traités comme des immigrés dans leur propre pays, auxquels le droit à la ville, sinon à la vie, leur fut purement et simplement dénié. Rien d’étonnant alors que dans ce prolongement idéologique, lorsque les Pouvoirs Publics prirent le relais des patrons, la morphologie urbaine ait conservé la trace de cette pensée. Contrôler la centralité urbaine demeura le réflexe salvateur, même si, l’évolution du tissu industriel aidant, on s’engagea à créer des équipements dans ces zones de relégation : c’est qu’il y avait alors nécessité, pour les patrons du XXème siècle, de puiser dans une main-d’œuvre endogène à la population de la ville où s’installaient leurs usines.  Le plus intéressant de l’ouvrage reste le seuil sur lequel il s’arrête : quid de la ville aujourd’hui, sous la pression du devenir désindustriel ? Jusque dans les années 1970, l’heure était à la territorialisation des groupes sociaux dévolus aux usines. Un marquage social qui a conduit à cette faillite que nous connaissons, livrant des territoires entiers au déclassement. La mobilité exigée aujourd’hui par ce même patronat conduit désormais le capital à disloquer l’espace urbain, à le désarticuler. L’errance territoriale des entreprises conduit ainsi à la mise à sac des territoires, interdisant leur appropriation par les populations qu’on y loge, non sans rencontrer leur farouche résistance, tant l’habitat est devenu identitaire. Une vraie question en somme, à laquelle les réponses du Grand Paris ne semblent pas en mesure de répondre encore
 
Jean-Pierre Frey, Le rôle social du patronat : Du paternalisme à l'urbanisme, éd. L'Harmattan, coll. Habitat et sociétés, 3 mai 2000, 384 pages, 33,87 euros, ISBN-13: 978-2738435149
 

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Published by texte critique - dans Politique
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