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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 12:49

rideaunoirSilke Hass, qui dirigeait alors la collection SH aux éditions Farrago, avait eu la bonne idée de publier ce premier roman d’Alfred Dölin, écrit en 1903. Un texte dérangeant, puissant mais maladroit, nourri de lectures dégluties les dents serrées, et d’une expérience que l’on entrevoit fiévreuse.

L’expression s’y dégage du coup souvent avec violence de la phrase qui l’enserre, la bousculant pour trébucher elle-même sous les coups de butoir des mots proférés. Parfois, c’est à grands coups de hache qu’il taille dans son verbe. A d’autres moments, l’écriture s’écoule, frémissante, dans une sorte de sensualisme étourdi. Quant au héros, Johaness, il rappellerait pour un peu le Bazarov de Tourgueniev. Même impuissance à agir, qui le remplit de haine devant le monde et lui, requis par la sommation d’un désir amoureux dont la violence est le lieu ultime. L’humiliation que ce désir impose à la raison ne lui laisse dès lors pour seul répit que celui de la froide ironie. Tout de même déconcerté d’être pareillement enchaîné à lui-même, Johaness ne sait plus ensuite que se jeter à corps perdu dans l’angoisse d’aimer. On a bien lu : l’angoisse ! Car ce long monologue haletant qu’est au fond ce roman, s’inscrit et jusque dans sa structure intime, dans la profonde crise inaugurée soudain par l’humanité : il n’y a plus de perspective, plus d’unité à partir de laquelle ramasser son être. Chaque geste, chaque émotion, chaque mot prononcé finit par s’autonomiser et déserter tout sens, désarticulent toute possibilité d’énonciation de soi. Rilke, qui était alors lecteur chez Axel Juncker, avait refusé de publier ce texte : il le trouvait trop sombre, trop "pervers". Il n’y voyait se dessiner qu’une guerre stérile entre les sexes (dont témoignera après Le Rideau noir   ce chef-d’œuvre qu’est Berlin Alexanderplatz), le "viol perpétuel de ce qu’il y a de plus délicat", reprochant aussi à Döblin une certaine complaisance d’écriture, à choisir pareil sujet masochiste. Un scandale moral en somme, l’auteur refusant de faire face au désastre dans lequel le sentiment amoureux semble devoir sombrer au tournant du siècle. Car c’était bien cela, au fond, que pointait Döblin : l’effarant constat que le sujet, évidé de lui-même, ne savait plus s’ouvrir à l’amour, mais uniquement espérer se défaire d’un peu de sa solitude égologique…--joël jégouzo--.

 

Le rideau noir, de Alfred Döblin, traduit d el’allemand par Huguette et René Radrizzani, éd. Farrago, coll. SH, sept. 99, 176 pages, 15 euros, ISBN 13: 978-2844900159.

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