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19 février 2010 5 19 /02 /février /2010 09:07
Le-grand-loin.jpgMarc connaît Agen. Enfin : il y est passé.
Et dans les repas mondains, c’est à peu près tout ce qu’il trouve à dire.
N’ayant rien à faire la plupart du temps, il se contente d’être.
Mais à plus de soixante ans, qu’être ?
Alors Marc se met surtout à s’absenter, à s’absorber dans la contemplation des grands loin(s) qui bordent nos vies, penché au-dessus du parapet d’un pont d’autoroute, à contempler le flux des voitures surgissant de nulle part.
Ou bien il habite un monde minuscule : le tapis du salon, quelques infimes débris domestiques.
Un jour il s’arrête devant une animalerie.
Il achète un chat. Vieux. Malade.
«J’ai acheté un chat».
Gros, vieux, amoché.
Tandis que sa femme, Chloé, continue de meubler sa vie comme un espace. Là-bas. Loin.
Il songe alors qu’au loin, tout est différent. Sûrement. Incomparable. Alors qu’Ici, tout est vrillé. Une seconde idée lui vient, après celle du chat : le Touquet. Aller au Touquet. Avec sa fille Anne. Pour lui offrir quelque chose de… Différent, peut-être. Quelque chose d’autre que son hôpital psychiatrique. Au Touquet, il y a la mer, quand même. Elle monte, elle descend.
Et puis rien d’autre, découvrent-ils en compagnie du chat Boudu. Sinon un jeune barman de l’hôtel. Désiré. Anne veut que son père paie Désiré pour qu’il couche avec elle. Marc offre cinq cent euros au barman. Et puis tout s’enchaîne vraiment : Marc ne veut plus rentrer, ni sa fille. La virée tourne à la cavale : reste Agen. Go to Agen. Où tout commence et où tout fini.
Mais ils n’entreront pas dans Agen. Ils s’arrêteront juste devant. Pour atterrir dans une caravane sans confort. Des semaines. D’un rêve innocent poursuivi sauvagement. La vie au paradis. L’insignifiance poussé à la perfection. Avec tout juste assez de réel pour faire qu’on existe. Marc s’y heurte. Bêtement. Il se blesse sur une pointe rouillée. Son doigt s’infecte. Devient tout noir. Il pense qu’il faut le couper. Anne le lui coupe. A vif. Le monde est effarant. Il est resté plus grand que nous. Sans retour possible. De quoi revenir du reste? Revient-on de vieillir ? Revient-on de mourir ? Revient-on de trop de solitude, de tout ce vide entre les corps ? Il y aurait peut-être une solution : faire comme si rien ne s’était passé. Désiré, le pizzaïolo brûlé vif dans sa caravane, le doigt coupé, Anne suffocant d’une implacable hystérie. Des histoires. Une histoire. Rien.  Non : une histoire, juste une histoire. Il ne s’est rien passé d’autre que cette histoire superbement écrite. Celle d’une dérive infinie, sur place : celle des mots où tout ordre échoue à être.
joël jégouzo--.


Le Grand Loin, de Pascal Garnier, éditions Zulma, janvier 2010, 158 pages, 16,50 euros, ISBN-13: 978-2843044984.

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