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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 08:03
bureauvide.jpgMonsieur Deleuze est DRH. Enfin… était. Un beau matin, il découvre qu’on a déposé la porte de son bureau. En bon derridien, il déconstruit aussitôt le symbole -ce n’est pas rien une porte, c’est une frontière, une différence. Ça sépare. Voyez Sangate. Contemplez l’open space dans lequel on vous assigne, regardez au loin, ces bureaux avec porte qui vous jugent. La porte dérobée, les regards de ses collègues n’ont pas tardé à devenir fuyants. Puis son fauteuil a disparu. Un fauteuil en cuir, sur roulettes, avec le haut dossier qui indiquait son appartenance à la hiérarchie supérieure. Vous connaissez cela : plus on grimpe dans l’organigramme, plus élevé est le dossier du siège. Ensuite, très logiquement, on a démeublé son bureau. Il n’est littéralement rien resté d’autre qu’une malle, où il a retrouvé ses affaires personnelles. L’ex-directeur des ressources humaines, bras droit du Président, préposé aux mutations, licenciements et vexations en tous genres, s’est ainsi retrouvé lui-même pris au piège d’une logique imparable : celle des fusions-acquisitions. Son poste revenait à un autre, il était en trop désormais. Numéro 1, son ami pourtant, ne lui en avait rien dit. Règle majeure dans les sociétés de quelque importance : « une entreprise performante excelle dans l’art d’amener quelqu’un à renoncer à son emploi ». Sauf qu’à ce jeu, et pour cause, Deleuze excelle. Numéro 1 n’osant lui annoncer qu’il est viré, ni pouvant se résoudre à le faire -Deleuze est trop instruit des dossiers compromettants-, placardisé et littéralement occupé à ne faire rien du mieux qu’il peut, Deleuze résiste. Des mois. Des années. Jusqu’à la prochaine fusion-acquisition qui voit Numéro 1 viré à son tour, le nouveau Nomber One, anglophone of course, pouvant enfin lui signifier son congé, assorti d’un confortable parachute. Un conte d’aujourd’hui en somme. Ecrit avec une drôlerie sans nom, émaillé de remarques pleines de sagacité sur la sémiologie des objets du pouvoir. Le commandement, c’est un certain nombre d'ustensiles en un certain ordre assemblés. Porte, fauteuil, sous-main. Le tout doublé d’une phénoménologie de l’assise absolument hilarante et d’une sociologie des hauteurs passablement rouée : la verticalité, cet outil clé du management, nous est dévoilée ici avec une rare intelligence.joël jégouzo--.


Le bureau vide  de Frank de Bondt, édition Buchet-Chastel, février 2010, 128 pages, 13,50 euros, ISBN 9782283024379.

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