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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 04:40

Lalla-1.jpgDu riche auto-entretien donné par Lalla Kowska Régnier au site Annamedia.org (son Echappée belle), à partir duquel il y aurait beaucoup à penser, entre autres sur la conduite et le sens d’une lutte –voyez sa superbe analyse décortiquant la grammaire d’un slogan-, je voudrais juste extraire quelques idées sur la question du genre, tel que Lalla Kowska nous oblige à le repenser, formulant au passage à nouveaux frais la question du corps en s’opposant aux réductions auxquelles opèrent trop souvent tout à la fois les opposants au Gender et les personnes queers.

Une réflexion qui enrichit aujourd’hui tout court la pensée de l’être, tombée ou non dans la nasse d’une mauvaise traduction française du Gender ainsi que l’affirme Lalla Kowska, ce passage de l’énonciation du Gender à sa traduction française ayant été la source, selon elle, de bien des malentendus opérés en France quant à sa compréhension.

Trois focales m’intéressent dans cette réflexion, que l’on peut ramasser dans l’affirmation de Lalla Kowska selon laquelle il n’y a pas de continuité trav/trans. Et en effet, quelle continuité pourrait-il y avoir entre la personne queer qui joue sur les signes, là où le trans opère dans la chair ?



(Le langage)

Au-delà de la critique de Lalla Kowska de la traduction française du concept de Gender, qui tient pour beaucoup aux ambiguïtés de notre langue elle-même, peut-être y a-t-il aussi une difficulté propre à la compréhesion du Gender américain, liée à la stratégie mise en place par Judith Butler. Cette dernière (in Gender Trouble, 1990), a organisé sa stratégie de déconstruction du genre dans la sphère du langage : le sexe biologique n’engage pas, c’est le langage performatif qui oriente la sexualité. On comprend bien cette stratégie, qui contraint de réinscrire le sexe anatomique dans l’ordre symbolique, ouvrant droit à un désir qui dès lors ne peut relever que de l’ordre de l’intrigue, à mi chemin entre imaginaire et réalité. C’est là où le bât blesse dans la théorie du Gender développée par Judith Butler : refusant d’essentialiser le corps, elle se retrouve à naturaliser le désir, posé du coup dans sa théorie entre nature et aventure…

Si l’anatomie n’est pas un destin, le Gender fait du désir un destin, le plaisir n’évacuant que partiellement cette nature qui revient du coup au galop sous la forme de ce désir, d’un désir que Judith Butler ne sait plus loger au demeurant : dans le corps, ce serait l’essentialiser de nouveau par la bande.

Mais le corps demeure bel et bien dans le lieu partiel d’énonciation du désir, alors qu’il aurait dû rester un médium entièrement signifié par une inscription extérieure, et se voit du coup recouvert d’un plus grand mystère qu’il n’aurait dû en supporter…

Judith Butler a bien tenté de déployer toutes les issues possibles à cette aporie, dont une critique du langage, outil de saisie du corps, nécessairement disqualifié et aliéné. Refusant d’essentialiser le corps, elle ne pouvait que déployer un langage lui-même instable –c’est peut-être l’une des sources des difficultés de la traduction du concept. Car le Gender devait rester une réalité changeable et révisable, plutôt qu’une identité fixe impliquant un fondement dans l’être. D’où la tactique d’une "orientation sexuelle aléatoire et sans ancrage dans l’identité sexuée" (GT, 1990).

On comprend le sens de cette stratégie : une définition claire était impossible, il fallait mettre du trouble dans le genre, et donc dans le langage. (GD, 1990).

Ce que nous voyons autour de nous, les hommes et les femmes que nous côtoyons, ne sont que des styles pour reprendre ses propres formulations. Des styles qui donnent droit à un monde de jouissance ouvert, où l’on jouit de son corps comme d’un objet. Le Gender devient performance artistique, que l’on peut même créer en dehors de tout désir sexuel pour n’en faire qu’un objet artistique –et ce serait mieux, car à soumettre le désir à nos caprices pulsionnelles, on finit par réinjecter de la nature dans l’univers du genre.

Judith Butler affirme, et l’écrit : il n’existe aucune base épistémologique ancrée dans un avant pré-culturel qui puisse offrir un autre point de départ épistémique pour un examen critiques des rapports de genres.

Mais ce qui existe, c’est tout de même bien la naturalisation du rapport de domination sous les espèces d’un style rendu commun : masculin / féminin. Et un corps, même partiel, ouvert à sa nature désirante…

 

lalla-2.jpg(Le corps)

Le corps, dans la tradition de la pensée analytique occidentale, est devenu un texte cauchemardesque qui se dérobe sans cesse. Un objet écrit, dépouillé de toute matière. Une imprimé.

Au mieux, un objet posé devant le regard, toujours second, et que l’on doit scruter avec circonspection. Corps de foire, réseau de formulations, d’énoncés, de mémoires discursives que l’on ne peut appréhender que dans une sémiologie de l’extériorité. Un objet que ne cessent d’abrutir les exigences de lisibilité qui l’ont fait émerger. Et un objet habité tout de même par un étrange sujet, étranger à son propre corps la plupart du temps, et encombré par un fonds d’images qui le dépouille de son espace anatomique.

Pourtant, le XXème siècle, avec la phénoménologie de Merleau-Ponty par exemple, nous avait invités à une autre rencontre possible du corps : à travers sa chair.

 

(La chair)

Ce à quoi nous ramène Lalla Kowska, au fond, avec son insistance à poser devant nous son corps qu’elle ne cesse d’éprouver, c’est à poser la question de l’Être : qu’est-ce qu’être ?

Humain.

La personne est un corps, en même temps qu’un sujet de droit.

Un corps qui dispose la possibilité de l’être, et ses possibilités d’agir.

Certes, la personne humaine demeure en exode : la nature m’enseigne que je suis un être humain, mais pas quel être humain je suis, pour reprendre l’habituelle interrogation des philosophies contemporaines sur la question.

Un corps donc, encombré de signes.

Un être de chair plutôt, encombrée de signes : l’Homme est un être incarné. Son incarnation commence et s’achève avec ce qu’il éprouve, d’être chair dans un corps, réellement chair et non seulement de l’avoir désirée. Un être traversé par le désir, bouleversé dans cette chair qui est la sienne, si radicale qu’on ne peut la penser jusqu’au bout : si je sais ce qu’est un corps revêtu de ses signes, en revanche je ne peux connaître entièrement ma chair : elle s’achève dans une ignorance complète que je ne peux qu’éprouver, plutôt que dire.

La sensation de vivre ne se produit du reste jamais ailleurs que là, dans cette chair, qui demeure comme un terme anthropologique indépassable.

Une chair, non un corps.

Peut-être cela manque-t-il à la théorie du Gender de Judith Butler, cette distinction phénoménologique entre la chair et le corps.

Car l’homme ne vit de rien d’autre que d’éprouver du plaisir et de la souffrance dans sa chair, qui est l’affirmation catégorique de sa réalité.

Quelle est cette chair où je m’éprouve ?

Non pas la matière du monde, mais la chair que définit ses sensations, ses émotions, cette matière phénoménologique où l’on découvre que la vie humaine n’est pas le bios des grecs, ni le bios de notre biologie, mais l’auto-révélation pathétique dont la vie tient sa réalité (j'emprunte ce cocncept d'auto-révélation pathétique au philosophe chrétien Michel Henry, dans sa tentative de fonder la transcendance dans la chair elle-même).

C’est à cela, il m’a semblé du moins, que ramenait sans cesse Lalla Kowska dans son entretien : l’auto-révélation pathétique de la chair. Ramener l’être humain à cette réalité, même partielle, à ce corps d’où a surgi la chair et que le Gender évacue trop aisément.

Car on n’aura pas tout régler à affirmer qu’être est quelque chose que l’on devient et qui ne peut jamais être : on n’est pas sans quelque ancrage.

 

 

Lalla-3(LALLA KOWSKA)

L’ancrage, cette volonté d’ancrage, c’est peut-être au fond ce qu’une Judith Butler pourrait reprocher à Lalla Kowska, cherchant à s’ancrer dans une réalité anatomique.

Pour Lalla Kowska, la question fondamentale au fond, c’est de savoir ce qu’est la réalité de nos vies. Une réalité qui se refuse à rejeter l’asymétrie des genres comme elle l’exprime si bien, qui de toute façon est demeurée reconnaissable dans la confusion des signes concédés par le Gender, masculin / féminin. Des signes que Lalla nous propose très justement de dépasser, affirmant avec la même force que ce couple masculin / féminin ne parvient pas à dire l’asymétrie mâle / femelle : on peut être un homme féminin ou une femme masculine, voire tour à tour masculin ou féminin selon l’humeur qui nous affecte. Mais surtout, nous dit Lalla Kowska, et j’en reprends les termes, "gardons-nous de déconstruire le genre dans une indifférence universelle" : derrière "ce processus de masquage du sexe biologique par le sexe social", qui sait quelles dominations nous allons reconduire.

La transition sexuelle, telle que pensée par Lalla Kowska, a ceci d’intéressant qu’elle articule comme elle le dit, "le sexe anatomique au sexe social, quand la personne queer ne fait que jouer entre le sexe social et l’identité de genre". Elle a aussi cela d’intéressant qu’elle n’évacue pas le corps.

"Observer le corps, lâcher l’affaire du masculin / féminin dans cette mise en chair du sexe social", "se rendre disponible", "intelligible dans un corps social à partir de son corps" et "faire de nouveau entrer par ce corps de l’intime dans le corps collectif".

N’est-ce pas cela : exister dans sa chair, ou pour le dire autrement, avec Lévinas, faire exister le Visage sous les masques qui l'étouffent, comme lieu du déploiement d’une auto-révélation pathétique, là où tout être s’inscrit. "La mise en chair de l’existant", dit encore Lalla Kowska, dans cette chair auto-affectée par la Vie immanente énoncée par Merleau-Ponty, pour dire l’humain à travers d’autres catégories que celle de soma, de phantasia et témoigner du vivant de son corps. Quelle leçon, non ? Où chacun peut assumer enfin sa corporéité charnelle et non un simple style, comme une vie réellement éprouvée dans la sensation de soi.

Avouez qu'il y a là une vraie échappée belle, en effet, où acquiescer à sa chair dans l’horizon d’un monde réchappé de l’usure du temps. La chair non pas déconstruite comme on peut le faire du corps, mais redevenue une source affective depuis laquelle accéder à l’épreuve sensible de soi, dans une vie affectivement motivée. Merci, Lalla Kowska !

 

 

 

 photos : la première est de Sébastien Dolidon, la seconde de Nicole Miquel et la troisième de Zac Barney Stinson

Lire l’article de Lalla Kowska sur le site Anna.org :

http://www.annamedia.org/#!echappe-belle/cocm 

un entretien avec Didier Lestrade sur Minorités :

http://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/860-lalla-kowska-regnier-l-interview.html 

un autre entretien, filmé, sur le site du MacVal :

http://www.macval.fr/francais/expositions-temporaires/expositions-passees/situation-s-48o47-34-n-2o23-14-e/la-webtv/article/nacira-guenif-souilamas-sociologue

 

 

 

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Published by texte critique - dans IDENTITé(S)
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