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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 07:27
 
La-Ve-Republique-Sirinelli.jpgJean-François Sirinelli s’est fait pour l’occasion l’historien du temps présent, poursuivant son exploration de la France du XXème siècle qui connut, à bien des égards, entre 1945 et 1973, les changements les plus radicaux de son histoire, en termes de mentalités particulièrement. Assez paradoxalement, cette histoire de la Vème République débute par la crise de Mai 68 plutôt que celle de 58. C’est que Sirrinelli voit dans les quelques semaines d’exaltation de Mai 68 comme la montée en puissance d’une revendication de libertés individuelles qui se seraient satisfaites des institutions de la Vème république, la contestation ne prenant alors pour cible que la personne du Général de Gaulle, et non son legs politique. Pour preuve à son sens, non sans raison, l’adhésion massive, en 65, de la population aux élections présidentielles, le Peuple alors souverain prenant fait et cause pour ce suffrage contre la classe politique, elle-même non moins massivement opposée à l’élection au suffrage universel du Président de la République. Certes, comme une sorte de refuge populaire contre les élites politiques toujours enclines à leur dérive oligarchique. Pourtant, au-delà des circonstances qui donnent raison à Sirinelli, une autre lecture semble possible, nous le verrons plus loin. Bien sûr, il est vrai que Mai 68 aura été, selon son heureuse formule, «un ébranlement surmonté».  Certes toujours, à la fin des années soixante, dans cette France enrichie, le mot d’ordre de Révolution ne trouvait guère d’écho. Le PCF et la CGT, alors les premières forces politiques du pays, se montraient très réticents face aux événements, cherchant très tôt à négocier une sortie de crise dans l’espoir de voir cet enrichissement se poursuivre. Certes encore, il existait une dynamique souterraine à laquelle peu d’observateurs ont été sensibles : ce qui changeait, c’était en profondeur les structures mentales du pays, dont les cadres et les valeurs, hérités de la France rurale, volaient en éclat. Et c’est là sans doute le plus intéressant de son étude : cette transformation des mentalités, qui avait émergé sous l’impulsion des Trente Glorieuses, et qui allait se poursuivre durablement, envers et contre toutes les crises que le pays allait traverser, dont celle de 73, qui allait marquer un coup d’arrêt brutal à la prospérité. Car ce qui changeait au fond, c’était cette demande de liberté individuelle, mais dont Sirinelli ne perçoit pas qu’elle ne pouvait que s’accompagner d’une demande d’approfondissement de la démocratie, et que cette Vème, déjà, ne correspondait plus aux aspirations démocratiques des français. L‘outil constitutionnel devenait obsolète, mais nul n’envisageait d’en changer : il assurait la pérennité de la classe politique au pouvoir… Pourtant, si l’on examine bien la séquence qui suivit presque immédiatement celle de Mai 68, après l’intermède pompidolien, dès l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, une alternance se mit en place : les gaullistes allaient perdre le pouvoir pour longtemps. En 81, nouvelle alternance, et dès 86 la France inaugurait une solution politique originale : la cohabitation. Suivie d’une autre, puis d’une nouvelle alternance, puis d’une rupture, puis d’une nouvelle alternance… Sirinelli conclut cette longue séquence politique française de bascules sur l’idée qu’elle exprime clairement un dérèglement politique, qui devait s’amplifier du reste dans le jeu des forces politiques, avec la montée en puissance du FN et les flambées électorales des mouvements gauchistes et écologistes. Mais au fond, mieux que d’y voir le simple égarement d’une Vème déboussolée, on peut y voir l’incroyable maturité de l’électorat français, soucieux de corriger toujours des politiques plus tournés vers leurs ambitions personnelles que vers le Bien Commun… Avec, dans une vision comme dans l’autre, l’aveu que cette Vème ne fonctionnait plus. Dès 68 du reste, malgré le renforcement apparent de ses institutions, tant la Vème, au fond, c’était de Gaulle… de-Gaulle.jpgAux yeux de Sirinelli, les causes de ce dysfonctionnement sont à chercher d’une part du côté de la crise des années 70, dont la France ne s’est jamais relevée, crise exaspérée dans son expression la plus tragique : ce chômage de masse qui voit désormais des enfants naître et grandir dans des foyers de chômeurs, et dans la déchirure sociale qui s’en suivit, au demeurant réactivant, ou plutôt laissant  de nouveau apparaître une fracture coloniale jamais colmatée. C’est que la République française a démontré très clairement qu’elle n’étendait plus sa protection ni à l’ensemble géographique de la Nation (les quartiers dits sensibles en sont la preuve), ni à l’ensemble sociologique que forme cette Nation jetée par-dessus bord : le chômage chronique, la paupérisation, l’exclusion en témoignent. Et d’autre part, c’est à l’incompétence de notre classe politique que nous devons de connaître pareil naufrage : pour symptôme, elle n’en finit pas de s’enfoncer dans le discrédit. Alors qu’en outre elle s’est montrée impuissante à trouver une issue à une crise qui au fond dure en France depuis une bonne quarantaine d’année. Les citoyens français ont ainsi totalement perdu confiance dans cette classe politique, dont ni la Droite, ni la Gauche de pouvoir n’incarnent l’alternative. Au point que l’on peut se demander si la question, grave, celle que pose Sirenelli pour clore sa réflexion, est bien seulement de savoir si les valeurs qui fondent cette Vème république, essentiellement la laïcité et la foi au providentiel retour de la croissance, sont valides en l’état. Car au delà de savoir comment réincarner ces valeurs, dont on espère qu’au moins celle de notre leurre éhonté du retour de la croissance sera abandonnée, la question qui se pose en fait, est celle d’institutions dont le but ultime demeure bien celui de la confiscation de la démocratie entre les mains d’un personnel incompétent.
 
LA FRANCE DU XXeme SIÈCLE (2), LA Veme RÉPUBLIQUE DE 1958 À NOS JOURS - UN COURS PARTICULIER DE JEAN-FRANÇOIS SIRINELLI, Histoire de France, coll. Frémeaux / PUF, label Frémeaux & associés, juin 2014, 4 cd-rom.
 

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Published by texte critique - dans essais
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