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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 04:04
patrolinUn roman.
La pointe sombre des forêts, les frondaisons des hêtres, la roche affleurant partout de part et d’autre de la Meuse où, par plaisanterie, il vient de se jeter à l’eau et n’en veut plus sortir, lançant aux siens qu’il rentrera à Paris à la nage, profitant d’une péniche pour remonter dans son sillage le cours sans effort. Octobre, remonter la Meuse, basculer vers le bassin de l’Oise par la Vesle et descendre vers le Sud… Le monde a disparu pour ne laisser place qu’à l’univers d’une eau brunâtre épinglée de berges confuses. Tout juste reste-t-il un pont et le sentiment de glisser sur une plaque mouvante qui se contenterait de ruisseler lentement vers la vallée où toutes les nuances de gris s’étagent subtilement. Poursuivre, simplement poursuivre, pour voir après le virage la vallée qui s’écoule, la terre déroulée dans sa géographie sublime, qui partout continue, se prolonge, s’ouvre à l’indécision du flux. Et c’est peut-être moins continuer dont il s’agit que de reprendre, dans le flux de la vie, chaque geste ébauché, porté par un courant millénaire chaque fois recommencé.
Un autre jour il jette son sac dans la Garonne, qu’il suit dans une vallée taillée à travers la montagne. Il y a quelque chose d’improbable dans son désir, raconté brusquement au conditionnel, narrant mètre par mètre sa présence dans les flots, dévoilant les silences auxquels ouvre l’art de la description. Ici une pierre bancale au fond du lit de la rivière, basculant périodiquement dans un claquement sourd. Là l’étrange résonance que le monde fait à hauteur d’eau. Nager ? Un long tunnel sans voûte. Déambuler plutôt, dans un paysage incommensurable et répété. Nager, le même geste, inlassablement, béant, porté par cette écriture grande ouverte. A quoi au juste ? Rien. Au paysage toujours recommencé. Mais c’est peut-être cela l’écriture, cette narration ouverte sur un monde que rien ne peut remplir… Sinon par accident. Cette crue violente par exemple, qui clôt le roman et qui finit par anéantir tout espoir de rendre compte de quoi que ce soit. L’Aisne a disparu. Il n’y a plus de rivière mais l’immense vide cosmique de l’eau qui s’est répandue, qui déborde sans retenue. Il nage, mais ne sait plus où. Dans un champ où l’eau a fui, tandis qu’un grand silence recouvre la plaine. Il nage, mais cette fois dans la vase, loin de la rivière et de son lit ordonné pour finir seul, assis dans la boue, dans une flaque stupide, nu, submergé par le flux héraclitéen des choses, l’idiotie du réel.
 
La traversée de la France à la nage, de Pierre Patrolin, J’ai Lu, coll. Roman, juin 2013, 858 pages, 9 euros, ISBN-13: 978-2290068885.
 

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