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18 octobre 2010 1 18 /10 /octobre /2010 08:35

Ou-jai-laisse-mon-ame.jpgAlger, 1957. Le sens commun abandonné aux chiens. Un long monologue ouvre tout d’abord le roman : se parler à soi-même, quand on ne sait plus entendre du monde que le hurlement de ses loups.

 Sections spéciales. Le capitaine André Degorce fait face au lieutenant Horace Andreani. Deux anciens d’Indochine. Prisonniers des Viêts. Torturés, rescapés. Aujourd’hui tortionnaires. L’un avec, l’autre sans état d’âme. Leur appartient-il, aux soldats, voudrait-on nous faire croire dans ce roman, de choisir comment faire la guerre ? Allez donc en parler aux survivants des tranchées de 17, s’il en reste, que l’on fusillait parce qu’ils refusaient d’obéir aux ordres. Torturer ? Bien facile de condamner, voudrait-on encore nous faire dire, à cette distance qui est la nôtre, dans le confort d’une bonne conscience posée dans le vide de sa faconde. Mais faudrait-il, au prétexte de la méchanceté des hommes, ne jamais rien condamner a priori ?

La villa Saint-Eugène. Droite dans ses bottes. Et la gégène comme une évidence patrimoniale, salle basse faiblement éclairée, lessivée de sang où l’on "répand aux vents du désert" -comme c’est joliment dit-, le souffle des hommes martyrisés. Mais ni le corps, ni la chair, ni les gestes qu’il faut pour arracher ce souffle (souvenez-vous des vingt premières minutes du Tu ne tueras point de Krzysztof Kieslowski), ni l’effroi, rien de plus, sinon la joliesse d’un verbe qui inonde soudain la page des propos du bourreau –enfin : de son personnage, magnifié dans l’horreur qui l’exhausse au-dessus de ses actes, au-dessus de lui-même, au-dessus de nous-mêmes. C’est peu de dire qu’il y a quelque chose d’agaçant dans la construction de ce roman où la matière disparaît, subsumée sous le style.

Dieu que l’on est loin du mot d’Adorno abordant la question de la poésie après Auschwitz et affirmant non pas ce que la vulgate a cru bon de retenir, que l’on ne pouvait plus écrire après la Shoah, mais bien plutôt que l’on ne pouvait plus écrire que "bestialement" après la Shoah. Adorno posant la question si juste, si effarante, de la façon, du style, du travail du tâcheron des lettres penché sur son objet quand il aborde de tels sujets.

Et certes, je n’aurais pas la bêtise de penser que, quel que soit son objet, le discours n’est pas sans façon, sans procédures, sans artifices. La littérature des camps de concentration s’est constituée en genre littéraire, avec ses codes, ses formes, ses figures. Document ou récit, rien n’échappe à la nécessaire loi d’une construction en raison, pas même le témoignage qui ne réponde de ses codes et d’une manière plus générale, le monde, qui ne puisse exister pour nous que saisi dans l’effort de le reconstruire –encore que, relisons Heidegger ! Mais là n’est pas le propos.

101eme.jpgLe propos c’est qu’ici nous avons, au prétexte de moquer la compassion, la soustraction de l’objet excipé. Ne reste que l’éloquence, que l’on voudrait talentueuse, insane dans sa pompe. Une éloquence inscrite, quant à son axiomatique, dans l’orbite d’un Hegel moquant les "belles âmes", mais si loin de son talent… Les mains du bourreau sont ici purifiées par le style, glorifiées par l’esthétique de la langue. La torture devient la forme de la beauté artistique, dans cette écriture qui nous en fait sentir toute la supériorité esthétique.

Que penser de l’extase verbale de ce souper des cendres, "le feu de l’enfer" servi en tropes décourageantes… Qu’en reste-t-il, sinon la complaisance d’un style qui ne s’affecte que de ses propres effets… La torture comme cérémonie (du thé ?).

Et puis ce personnage, le capitaine en vierge effarouchée, commode pour justifier la critique d’un angélisme imbécile sur le fait des hommes… Personnage embarrassé par ses affects, par ce poids du sentiment de l’humanité qui l’accable mais qu’il trahit bien sûr, lui l’ancien de la Colo, victime devenue si aisément bourreau. C’est d’une platitude ! Torturant en brave soldat, le doigt sur la couture du pantalon. Bourreau mal assumé, c’est presque déjà ça, à vouloir du bout d’une conscience mal dégrossie tenter de distinguer le Bien du Mal… Mais pris dans l’engrenage tandis que son alter ego, plus distingué, plus affirmé intellectuellement et existentiellement, vomit ce moralisme répugnant.

Les actes, nous assène-t-on à longueur de pages, restent sans conséquence. Quand le capitaine se demande encore comment il a pu devenir un assassin. "Aucune victime n’a jamais eu le moindre mal à se transformer en bourreau, au plus petit changement de circonstance.". Re-certes ! Nous voilà convoqués sur la scène d’un relativisme bien banal… Avec en prime la hardiesse d’une construction philosophique resucée : celle de l’éternel recommencement des choses. Rien ne tient, aucune morale, aucun espoir de voir l’homme devenir meilleur. Les faits, obstinés, patients, têtus disait Lénine, viennent toujours congédier cet espoir… Le capitaine n’aime pas son travail, mais il l’exécute. La belle affaire… Toutes les études sur l’administration de Vichy dédiée à la déportation des Juifs pointaient déjà ce mécanisme… Par delà le Bien et le mal (mon Dieu quelle nouveauté), l’éditeur affiche, triomphant, que son poulain défriche -quel bonheur-, "un incandescent chemin d’écriture"… Et c’est bien de cela qu’il s’agit : la torture en Algérie, prétexte à la virtuosité de l’homme de Lettres… Demain, un nouveau Portier de nuit pour effaroucher le monde de l’écrit… Le tout au nom d’une prétendue liberté que la littérature s’ouvrirait enfin, mais qu’elle referme aussitôt dans un formalisme convenu…

 

A ne poursuivre comme fin que ses moyens, ce genre de littérature ne vise jamais l’inventio, mais l’elocutio.

Quand sortir de l’elocutio était le seul vrai enjeu. Voyez, sur le même sujet, les mêmes thèmes, la force peu commune du livre de Christopher Browning : Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de réserve. Un document, pas un roman. Voyez le Guantanamo de Frank Smith et tant d’autres tentatives littéraires, fuyant le large d’un romanesque épuisé par ses vaines virtuosités lexicales. Lisez Si c’est un homme, de Primo Lévi, plutôt que d’applaudir à la pénible Liste de Machin Chose… Un récit là encore. Non qu’il faille condamner le genre du roman, ou déplorer qu’il ne soit livré qu’aux chanteurs de charme : l’Algérie, dans les Lettres Françaises, méritait tout de même un meilleur traitement que celui de la récréation virtuose.--joël jégouzo--.

 

Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme, Actes Sud, août 2010, 154 pages, 17 euros, EAN : 978-2-7427-9320-4.

Christopher Browning, Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, éditions Tallandier, mars 2007, coll. Texto, EAN : 9782847344233.

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commentaires

luciani Annette 20/06/2012 11:17

parfois il faut oser contrarier; littérature de l'etablishment? Apparemment car n'aime pas être bousculée. De toute façon un livre qui ne laissera pas un grand souvenir, à mon avis. Comme le Da
Vinci Code, beaucoup de bruit pour rien...

luciani Annette 12/06/2012 21:54

je trouve cette critique excellente. Ce livre m'a paru désagréablement formel, insupportablement littéraire...

texte critique 12/06/2012 22:57



Merci Annette, je suis du même avis, mais cela a semblé contrarier beaucoup de monde...



Emmanuelle Caminade 24/01/2011 16:38


Bonjour,
Comme je viens de mettre en ligne un article où je réponds, entre autres , à votre article sur Où j'ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari, il me semble plus correct de vous en avertir .
Et bien sûr, vous avez droit de réponse sur mon blog .


texte critique 24/01/2011 19:04



ok, j'y viendrai dès que je le pourrai !



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