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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 14:48

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Historien des sciences, c’est un déficit de pensée qu’André Pichot avait comblé avec la publication de son ouvrage : La société pure, de Darwin à Hitler.

Question embarrassante que celle de l’eugénisme… Et particulièrement intéressante à étudier au moment où partout dans le monde se fait jour une nouvelle poussée raciste passablement inquiétante. Car jusque là, médias et historiens pensaient l’avoir verrouillée à l’intérieur de l’idéologie nazie et s’en être débarrassée avec la sortie du nazisme de nos horizons politiques. Or, ce qui transparaît de cette étude serrée, c’est que si l’eugénisme a été très largement laissé dans l’ombre au sortir de la guerre, c’est parce qu’il offrait une image gênante des sociétés de la première moitié du 20è siècle dans les relations pour le moins troubles qu’elles avaient entretenues avec les idéologies racialistes, dont le nazisme. En effet : les premières lois eugénistes par exemple, datent en réalité de 1907. Et elles étaient… américaines. En Suède, elles restèrent en vigueur jusque dans les années 1970… Le Directeur de l'UNESCO, Julian Husley, humaniste social-démocrate, attestait encore, en 1946, de leur bien-fondé. Quant à la Fondation Rockefeller, elle joua un rôle crucial dans son implantation en Europe, en particulier par le financement de laboratoires d’études sur l’eugénisme en Allemagne, dès les années 1920. L’eugénisme était ainsi le lieu commun de la culture scientifique de l’époque, bien avant sa reformulation barbare par Hitler, pressé d’accélérer la purification de la race qui était en marche sous le couvert des études génétiques, en doublant l’eugénisme positif (la génétique) par un eugénisme qualifié de "négatif" car procédant à l’élimination immédiate des agents décrétés "pathogènes" pour la société, sans toucher à ce qui fondait génétiquement leur pathologie : les races inférieures pour Hitler, les malades mentaux et tous les prétendus déviances sexuelles à ses yeux, l’homosexualité en tout premier lieu, dont certains médecins cherchaient déjà les causes dans une aberration génétique quelconque. "Déjà", parce qu’au plus haut sommet de l’Etat français, il y a peu, d’aucuns prétendaient toujours voir dans l’homosexualité une maladie…

Si par ailleurs on a voulu faire de Gobineau le père de cette idéologie, c’est en réalité du côté de Darwin qu’on en trouve les fondements. On lui doit entre autres l’interprétation des problèmes sociaux en termes biologiques. Mais bien sûr, son prestige est aujourd’hui intact. Ce ne sont ainsi pas les horreurs nazies qui ont fait disparaître l’eugénisme, mais les progrès de la médecine, qui nous a offert de surcroît un changement de lexique, l’eugénisme "positif" du siècle passé ayant trouvé à s’inscrire dans le cadre de la recherche génétique sous d’autres qualifications. Mais cette dernière, très à la mode désormais, ne campe-t-elle pas sur les mêmes questionnements ? Comme d’empêcher par exemple la naissance d’individus malades. Ouvrant du coup la nécessité de reposer à nouveaux frais la question de savoir de quoi l’on parle exactement en génétique, tout comme celle de mieux évaluer comment ce réinvestissement a pu, ou non, préparer le terrain culturel à un racisme considéré aujourd’hui comme "acceptable", et qui semble bien ne pas troubler grand monde. Reste ainsi à étudier la recomposition de ce racisme contemporain dans la lignée des études génétiques post-eugénistes, pour en comprendre les articulations, rien moins que redoutables…--joël jégouzo--

 

La société pure, de Darwin à Hitler, André Pichot, Flammarion, coll. Sciences, octobre 2001, EAN : 978-2080800312.

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