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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 05:18
graeber.jpgLa Démocratie à la marge… Notre site politique. Aux marges, simplement, démagogiquement, piètrement...
Anthropologue, David Graeber fait ici travail d’historien des idées, traquant le concept de démocratie tel que promu dans les sociétés prétendument avancées, pour en révéler les origines, depuis son émergence dans le monde grec, qui en serait selon nous l’inventeur. Mais quand donc le mot est-il apparu lui-même en France par exemple ? Quand est-il devenu un concept politique, sinon politicien ? Nous ne voulons plus trop le savoir en fait, nous qui voulons le prendre pour argent comptant, y croire dans cette belle foi de l’innocence trompée.
Quand fut-il donc promu ? Au XIXème siècle très précisément, à l’heure où, sous la poussée des revendications populaires d’une plus grande justice sociale, les élites au Pouvoir, en Angleterre et en France, se virent contraintes d’élargir le droit de vote à ces couches qu’elles méprisaient tant. Un double mouvement s’opéra : les masses s’étaient emparées du terme ; s’accrochant à leurs basques, les élites, pour séduire ce nouvel électorat qui menaçait leur hégémonie, reprirent à leur compte le concept -non l'idée. 1820, 1830 donc, pour la France. Les socialistes français, chez nous, furent les premiers à comprendre l’intérêt qu’ils allaient pouvoir faire de l’usage de ce mot auréolé dans la bouche des manants de toutes leurs espérances d'une vie meilleure. Il y avait danger. Les élites se mirent à relire à toute vitesse la démocratie athénienne pour en faire le creuset d’un concept avec lequel elles n’étaient pas familières et avec lequel elles avaient beaucoup de mal : jusque-là en effet, la démocratie athénienne était perçue comme un vrai cauchemar grand ouvert aux désordre les plus sanglants. Le mot lui-même avait fini par s’entendre comme le spectre de tout ce qui pouvait menacer l’ordre bourgeois résolument opposé aux troubles que les masses livrées à elles-mêmes ne cessaient de générer. La démocratie, c’était l’anarchie, le tumulte des trognes avinées mettant à feu et à sang le pays, toujours prêtes à se jeter dans les bras du premier tyran venu. Or justement, le modèle athénien, c’était tout sauf de la démocratie. Les élites s’employèrent donc à le promouvoir. Masquant le fait que dans la fameuse Agora l’on délibérait les armes à la main. Cachant le caractère inégalitaire, misogyne, esclavagiste de cette prétendue démocratie. Taisant sa mise en œuvre qui supposait de réduire les poches d’opposition par le fer et nécessitant l’institution d'un Etat comme appareil coercitif autorisant le triomphe des vainqueurs sur les vaincus. Et quel triomphe… Démo-Kratos… Kratos, du grec ancien, qui ne cesse d’exhiber sa force dans la violence toujours sous-jacente aux conditions de possibilité de clôture du débat. Non la délibération en vue d'un consensus, mais l’imposition du régime majoritaire par la force des armes… Il y avait de quoi séduire, en effet. Le scrutin majoritaire fit le reste, qui ne cessa d’engranger les frustrations et les humiliations. Soumettre la minorité à la majorité. Soumettre ! Une démokratie de coercition. L’opportunisme des élites intellectuelles, pressées par l’élargissement de l’électorat (masculin), déploya sans compter son zèle pour promouvoir cette belle idée d’une démocratie sans démocratie. La République française devint démocratique. Cela collait parfaitement avec l’inspiration romaine de cette République dont les Consitutions n’ont cessé d’être calquées cette fois sur le modèle de la Constitution Mixte de la Rome Antique, organisant le Pouvoir Politique autour de deux classes "responsables" : la Monarchie et l’Aristocratie, pour tenir à distance le Tiers-Etat "irresponsable", une philosophie qui est, aujourd’hui encore, le principe même sur lequel se fonde notre vie politique. Rien d’étonnant alors à ce que très vite, dans les années 1830, la Droite emboita le pas aux socialistes pour promouvoir ce nouvel instrument de Domination, ce concept de démocratie vidé de toute substance démocratique. Il permettait à nouveaux frais de maintenir intactes les valeurs coercitives de leur République. A un point tel que l’on pouvait sans honte n’avoir que ce mot à la bouche et dans le même temps, se lancer à l’assaut des peuples du monde sans la moindre vergogne –là, le concept de civilisation fit le reste, suspendant l’idéal démocratique sans que personne n’y trouva à redire. Car au moment même où ces élites se disaient démocratiques, elles finançaient les pires dictateurs et posaient sur leur trône d’effroi des roitelets sanguinaires. Nous vivons aujourd’hui encore l'énorme supercherie d’une République dont le vrai ennemi est la démocratie, non les dérives oligarchiques totalitaires qui ne sont à tout prendre que l’ultime raison d'être de l’existence des Républiques occidentales.
La Démocratie aux marges, David Graeber, éditions BORD DE L'EAU, 15 janvier 2014, coll. La bibliothèque du MAUSS, 12 euros, ISBN-13: 978-2356872968
 

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Published by texte critique - dans Politique
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