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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 05:25
 
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La Vanne, un 27 janvier.  La garrigue par un temps glacial. La porte s’ouvre sur un visage connu. Mais vieilli.  Clovis en reste ahuri : Samia ! Chez lui, perdue au bout de son monde. Partie naguère avec François, plutôt que lui.  La vie séparée d’elle-même. D’un coup sa mémoire prend l’eau, submergée. Il l’avait revue en 1992, à Naples. Samia, qui tant hantait ses rêves. François a disparu, c’est la raison de sa visite. Grand reporter à la retraite, rebelle à l’info conventionnelle.  Il avait bossé autrefois sur l’Opération «Paix en Galilée» : les bombardements des camps de l’OLP par l’armée israélienne. En juin 82, Tsahal entrait au Liban. C’est là que Clovis avait rencontré François. Il se rappelle d’un coup Sabra et Chatila, l’immonde ghetto où l’on avait parqué les réfugiés palestiniens.  Et ses cadavres piégés pour tuer les survivants éplorés.  Il se rappelle les femmes éventrées, les nourrissons éviscérés, les vieillards torturés. L’armée israélienne avait donné le feu vert aux phalangistes pour perpétrer ce crime contre l’humanité. Resté impuni. Au lendemain du massacre des Innocents, on avait intimé l’ordre aux survivants de se rendre. Il ne leur serait rien fait. Ils furent assassinés. Clovis se rappelle alors le mot d’ordre de la conscience internationale de l’époque : édulcorer les faits. Soustraire Israël à sa responsabilité. François l’avait refusé.  Clovis se rappelle Samia en 82, qu’ils avaient découverte hagarde sur une plage non loin de Sabra. Une enfant, violée à de nombreuses reprises. François l’avait sauvée, ramenée avec lui à paris. Il se rappelle leur écœurement.  En 2012, lui raconte Samia, François travaillait sur la mémoire espagnole. L’arrestation d’une religieuse l’avait intrigué, tout comme sa mise en examen pour vols de bébés. Elle poursuivait ce vieux trafic d’enfants initié par le franquisme, qui ne prit fin que dans les années 90... Près de 150 000 enfants avait été volés en Espagne ! Un trafic qui impliquait une administration froidement criminelle. Médecins, infirmiers, éducateurs, policiers, assistantes sociales… Dans les années Franco, il s‘agissait de purifier la race, d’éradiquer la pègre rouge. Par la suite ce n’était devenu qu’un odieux trafic d’êtres humains. Une rapine monstrueuse. La religieuse avait nié.  Mais on avait pu prouver les faits. François était aussitôt parti en Espagne, Samia ignorait pourquoi.  Il avait accumulé des pages de témoignages sur ce trafic.  Avant de disparaître. Clovis décide donc de partir chercher son vieux copain, poursuivant bientôt une piste émaillée de meurtres… Gouiran poursuit son exploration des bas-fonds franquistes, et post-franquistes : car nous sommes toujours englués dans cette histoire sauvage qui ne cesse de faire retour, celle d’un XXème siècle qui n’a cessé de poursuivre son bon vieux rêve raciste. Pour preuves, le massacre de la population civile palestinienne cet été 2014. Le monde avait su pour Sabra et Chatila, mais de nouveau les palestiniens étaient la cible de massacres odieux. Tout comme le monde avait su pour la Shoah, mais l’avait laissée s’accomplir. Car tout se reproduit encore, dans de minuscules déplacements des ethnies concernées… Comment dénoncer, demande Gouiran ? Le monde doit savoir, mais pour éviter quoi au juste ?  Où dénoncer ? Le roman est-il le bon lieu de cette dénonciation ? Gouiran est pessimiste : le devoir de mémoire n’aura peut-être été qu’une machine à fabriquer des excuses pour les génocides à venir… Il y a pourtant quelque chose de beau dans cette écriture qui nous tend un miroir brisé de notre société. Qui s’emballe d’un coup, convoquant toute l’histoire contemporaine, qui aurait dû nous faire tellement mal déjà. 1974, le supplice des anarchistes catalans. Puig garroté. La place George Orwell aujourd’hui piquée de caméras de surveillance, comme une victoire sur le roman… Nous déplaçons sans cesse nos révoltes dans des formes acceptables, romanesques pour tout dire, quand il faudrait que le roman se fasse voyou pour ne pas ensevelir ses propres contenus. François a remonté le cours de son existence. Adopté lui-même, expédié en Bavière dans un lebensborn nazi… Hitler avait fait créer partout ses centres d’élevages d’êtres humains, y compris en France, comme celui de Lamorlaye inauguré par Himmler en personne le 6 février 44, propriété de la famille des chocolats Menier. Une histoire que nous avons tue, comme tant d’autres, pour nous recueillir complaisamment sur des devoirs mémoriels hypocrites. Maurice Gourian est pessimiste, je l’ai dit, qui ouvre peut-être à la seule vérité qui nous étreigne, dans cet hymne à la ville de Marseille qu’il esquisse, Marseille, ville imparfaite qui résume à elle seule nos possibilités et nos conditions d’existence.

 
L’Histoire des enfants volés, Maurice Gouiran, éditions Jigal, Polar, mai 2014, 240 pages, 18,50 euros, ISBN 979-10-92016-19-2.
 

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