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8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 11:51
l-evasion.jpgJ’avoue n’avoir pas vraiment été séduit par le premier Thirlwell : Politique. Très peu politique évidemment, mais passablement discoureur, farinant ses gloses de commentaires amphigouriques sur les mœurs, la société, pour aboutir à un relativisme de pacotille, prenant acte du fait que l’on peut paraître généreux sans l’être jamais…
Il y avait bien certes la provocation impudique : la gaucherie anale de Moshe, le fisting laborieux de Nana et surtout, en un temps où la littérature expérimentale exhibe à satiété ses shopings et fuckings à tous les étages, un auteur qui campait enfin sur les ratés d’une sexualité par trop épatante.
Et puis c’était à peu près tout. Un style moins flamboyant que flambeur, des longueurs, des longueurs. Mais la critique s’en était entichée : le côté enfant prodige tardif, le versant enfant terrible de l’auteur rachetant toutes ses approximations. Il devait être génial, puisque l’époque était à la recherche d’un nouveau souffle littéraire. Et puis il avait fait de brillantes études. Oxford. Fellow, si jeune, si convaincant, beau parleur et flatteur comme pas un.
Néanmoins son second roman fut moins bien accueilli - Miss Herber. Griffonné à la hâte, du marketing de bas étage. On l’excusa. Débarque aujourd’hui L’évasion, et de nouveau la critique s’enthousiasme. Kundera lui-même, saisit sa plume pour consigner l’éloge du toujours jeune écrivain, qui a su opportunément se recommander de Kundera pour entrer en écriture. Incontournable Milan et donc, incontournable Adam. Peut-être la nostalgie de cette Mitteleuropa dans laquelle Thirlwell a tenté de planter son décor. La tentation du retour, Haffner, son héros, vieux juif de 78 ans, scandaleux érotomane venant demander des comptes, à l’Europe peut-être, on l’aimerait, sauf qu’à bien des égards, c’est une très très vieille Europe que Thirlwell convoque dans son roman, moins celle du XXème siècle que celle du XIXème : la Bohème est sa terre d’élection. Une éducation classique, les affections du cœur en sus, l’ange de l’Histoire battant mollement des ailes dans cette ultime pavane pour une Europe défunte depuis longtemps.

Haffner donc, ancien banquier juif séjourne dans un palace. Il vient requérir une villa confisquée par les nazis soixante ans plus tôt. Mais mollement. Le palace lui suffit, son luxe, ses femmes. Comme le héros de L' Insoutenable Légèreté de l'être, Haffner voudrait n’être plus jamais ce que les autres font de vous. Il refuse son âge et la morale qui en dessine les usages. Là, on croit toucher enfin à quelque chose de fort dans le roman contemporain. Haffner s’évade, le croit, pousse au plus haut degré son code moral de la corruption stratégique pour se débarrasser de tout cet héritage tragique dans lequel on voudrait l’enfermer. A commencer par celui du désastre européen. Hyper anglais parmi les juifs, juifs parmi les anglais, déloyal avec ses amis, c’est vers l’amour qu’il se tourne pour dire son temps, le sien à lui, sans plus d’égard pour l’Histoire, qui n’a plus cours en lui. Mais son temps à lui n’est pas glorieux. Son corps vieillissant pendouille ou se dessèche, n’ouvrant guère aux joies du stupre mais plutôt à son ascèse laborieuse. Tout comme son cœur, désœuvré, ne sait plus aimer. Cependant, la chair fripée ne parvient pas à escamoter la jeunesse du désir qui la consume. Thirlwell tient là un thème vigoureux, où s’entrelacent le dégoût et la honte, la culpabilité et la fringale des chairs talées. Où l’exigence de rupture, de fin de soi dans le monde du désir que la morale exige des vieux énonce le bien sadique alibi du désir par manie qu’on leur concède encore. Fâcheuse habitude, où nul ne se risquerait à vivre n’était l’obligation qui leur est faite d’y séjourner, s’ils y tiennent, avant de disparaître. Quand tenir bon contre la nuit qui monte en soi exigerait la miséricorde d’une érection, même fuyante –entendons-nous : pas, tout de même, la chaste gâterie ; on a trop recyclé le plaisir des vieux dans la pâtisserie. Car déserter son corps s’avère plus difficile que déserter son existence. Alors, dans la gloire de sa défaite consciente, il y a bien avec ce personnage quelque chose comme la dénonciation de la jubilation sexuelle de notre époque, en même temps que celle de l’hypocrite morale onaniste, qui ouvrent à un questionnement radical. Mais non, le thème s’enlise, Haffner se contourne, croit davantage à la romance comme ultime recours, voire à son théâtre, plus convenu encore.
Moins comédie des sentiments qu’éducation sentimentale d’un vieil homme licencieux, le roman avait le charme d’une audace compassée, et puis très vite, l’auteur s’en est expulsé par des coquetteries, des afféteries adolescentes, le ressassement saumâtre des formules que l’occident rabâche depuis des siècles (la guerre comme farce), un rapport de jouissance masochiste au monde. Comme dans ce piège tendu au lecteur par la critique.
Pire, le style a pris le pas sur tout, la forme a tout dévoré, l’auteur se laissant emporter par de prétendus morceaux de bravoure, -dixit la critique unanime. De quoi s’agit-il ? De pièces laborieuses du type : « La fleur en papier du soulagement s’épanouit dans la solution de son âme »… On croit rêver : ce serait donc là le nec plus ultra de l’écriture contemporaine ? Le style ballonne, gauchi en fleurs plus obséquieuses encore, la quête de la formule dictant le pire au point que l’on finit par se demander si des fois, ce ne serait pas la traduction qui serait mauvaise… Langage fleuri à l’envi, son tant et plus réfugié dans « la longue nuit d’un printemps italien », tandis que « le dessin de ses émotions (reste) formé par les griffonnages d’une timidité… »… De fleurs délabrées en dessins balourds, le registre s’ourle du soin maniaque d’une chaisière troussant le vers en fin de journée. Une culculisation en règle, aurait dit ce cher Gombrowicz, où l’auteur, non content de s’enculculiser à souhait nous entourloupe avec la complicité d’une critique bien obligeante. Même si, ça et là, surnagent quelques vrais moments d’écriture.
-joël jégouzo--.


L'évasion, d’Adam Thirlwell, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut, éd. de l’Olivier, janvier 2010, 380 pages, 21 euros, isbn 13 : 978-2-87929-674-6.

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