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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 05:08

gentrification21.jpgL’étude d’Eric Maurin et Dominique Goux sur les nouvelles classes moyennes révèle un embarras idéologique des classes moyennes, coincées entre désir d’élévation et peur de la chute sociale, auquel il faudrait vraiment s’intéresser de près et surtout, auquel il faudrait avoir le courage d’opposer un discours politique clair. Pour mémoire, la stratégie de promotion de ces classes repose essentiellement sur deux composantes : scolaire et territoriale, au prix d’une crispation sans précédent de ces deux secteurs de la vie sociale.

Au niveau de leur stratégie scolaire par exemple, il n’a jamais été aussi pénalisant d’échouer à leurs yeux –on imagine le discours que cela peut produire, en particulier en ce qui concerne l’hypocrisie de la méritocratie à la française. L’école est ainsi devenue, sous l’impulsion de ces classes angoissées, le lieu d’une concurrence généralisée, farouche, depuis la maternelle jusqu’au supérieur : à savoir jamais, dans l’histoire de l’école républicaine, sur une période de scolarisation aussi longue ! Les études compulsées dans l’essai en question révèlent ainsi que chaque année les familles de ces classes dépensent en soutien scolaire privé plus que l’Etat n’a jamais dépensé pour les ZEP ! Et dans cette course effrénée, ces familles ont fait voler en éclat les règles républicaines. Car il ne s’agit plus de faire en sorte que leurs enfants aient le bac : il faut qu’ils intègrent la meilleure filière, dans le meilleur lycée possible, celui qui proposera le plus de chance d’accéder aux mentions, mais aussi celui qui offrira les meilleurs réseaux sociaux ! Car il ne s’agit plus ensuite d’intégrer le supérieur, mais de rejoindre l’institution la plus sélective. De fait, ce que montrent ces études, c’est que les classes moyennes ont tourné le dos à l’école républicaine, se montrant désormais hostiles à la démocratisation de l’enseignement. Dans les actes, non dans les discours évidemment, où se fait encore entendre le lointain écho de leur dévotion à l’école de la République qui leur a permis, naguère, d’accéder via le diplôme aux classes supérieures… Quelle ironie pour ces classes qui ont massivement investi le secteur public, seul outil de leur promotion sociale…

Si l’échec scolaire survient dans leur parcours, il est donc sans appel : leur fragilité, le manque de ressources, ne permettent pas d’y faire face. Il n’existe dès lors qu’une stratégie de substitution : la résidence.

La stratégie d’exode des classes moyennes pour leur promotion sociale a ainsi eu pour effet pervers de consolider les inégalités sociales, par l’intermédiaire de la spéculation immobilière qu’elles ont accompagnée. L’identité résidentielle, étudiées ici à travers des données inédites, montre que le quartier de résidence est devenu l’une des dimensions les plus importantes du statut social des classes moyennes, un enjeu fondamental qui légitime tous les sacrifices, encourageant largement cette spéculation immobilière et la gentrification du cœur des villes, ou sa boboïsation à la française (conduisant au passage à la privatisation de fait -sociologique- des écoles publiques des beaux quartiers)… Et point n’est besoin de s’appuyer sur des études qualitatives pour le prouver : la sociologie urbaine exhibe à l’envi ces distances territoriales que les classes moyennes ont voulu établir avec les classes populaires par exemple, voire au sein des classes moyennes elles-mêmes, entre classes moyennes pauvres, moyennes et riches, selon une ségrégation inédite, chacun cherchant à exclure de son voisinage les familles les moins opérantes pour sa promotion sociale…

Le flou du discours politico-moral des classes moyennes est énorme, on le voit, touchant une population qui a connu depuis 1980 de fortes ruptures de carrières et qui tremble à l’idée d’un déclassement toujours possible, terreur opérant à une sorte de rupture de son imaginaire en touchant au plus profond : l’estime de soi. Rupture de son imaginaire, oui, au sens où l’efficacité politique, désormais, relève du providentiel sous couvert de promotion individuelle, l’empêchant par exemple de réaliser que, statistiquement, les emplois auxquels elle peut prétendre ne cessent en réalité de s’éloigner de ceux du sommet de la hiérarchie sociale. Le leurre, on le voit, est puissant, puissante cette pensée magique de transformation sociale qui lui fait prendre pour éthique ce qui ne relève que des techniques de l’opportunisme le plus plat, et lui fait prendre la liberté pour sa propre valeur. Et là où la solidarité était jadis une norme éthique de la société bourgeoise elle-même, ces couches sociales explorent des pseudos morales qui font des hommes des atomes sociaux. Que restera-t-il à l’agent historique quand l’histoire aura cassé toutes ses possibilités ? L’un de ces moments creux de l’Histoire où la société ne sera plus qu’une foule Tragique qui somnole… --joël jégouzo--.

 

  

Les Nouvelles Classes moyennes, Eric Maurin, Dominique Goux, Coédition Seuil-La République des idées, janvier 2012, 128 pages, 11.5 €, ean : 9782021071474.

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Published by texte critique - dans Politique
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