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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 10:20

workingclass.jpgLa domination sociale tente toujours de s’exprimer comme une domination morale naturelle. Là n’est pas la moindre de ses abjections, que d’introduire le discours de la disqualification symbolique dans la bouche même de ses victimes. Mais le pire, c’est sans doute cette capacité de renouvellement des instruments et des lieux de cette morale podagre, épousant toujours les transformations culturelles des sociétés qu’elle parasite. Ces transferts d’un lieu de stigmatisation l’autre sont redoutables, en ce qu’il contamine toujours les espaces en apparence les plus indemnes de toute suspicion : hier l’Eglise et la foi religieuse traçant elle-même sur les fronts des victimes le signe de leur martyre, aujourd’hui l’économie comme réel et discours du vrai, lieu indépassable de production de l’humain. En outre, elle sait recruter sans difficulté les hommes stipendiés, toujours prompts à trahir et vendre leur cause au service de la domination la plus honteuse, sans même jamais devoir se compromettre de trop, tant ce discours s’est répandu, passant pour l’évidence aux yeux de presque tous.joël jégouzo--.

 

 

"Je me rappelle ces moments où l’épouse Parson allait comme à son habitude s’installer confortablement dans son siège d’église en contraignant les femmes pauvres à le contourner par les travées suivantes pour accéder à leurs bancs, et comment elle exigeait qu’on lui fisse la révérence avant de s’asseoir. Voici qu’on les éduquait dans l’obligation de vénérer une fausse autorité placée au-dessus d’elles, à laquelle elles devaient prétendument leur hommage, dans le but de les inviter à comprendre qu’elles devaient "honorer les puissances, quelles qu’elles soient", et comme représentées par l'épouse du révérend, Mme Parson. Certes, nombre de ces femmes humiliées jour après jour, par une sorte de perversion de leur goût, acceptaient cette flétrissure. Mais la plupart n’y consentaient que sous l’effet de la peur. Il leur fallait penser à leurs familles, penser à trouver de la nourriture pour leurs enfants, des vêtements ; et comment du reste, quand tant et tant ne parvenaient à gagner aucun salaire, quand tant d’autres ne gagnaient que juste de quoi survivre en restant affamés, quand très souvent les travailleurs réguliers eux-mêmes devaient rester au chômage pendant des semaines, comment des mères et des épouses auraient-elles bien pu apprendre autre chose que d’accepter avec reconnaissance ce qu’on leur donnait au compte-goutte aux portes de l’entreprise Parson ou ailleurs, et comment n’auraient-elles pas consenties à tirer leur révérence sans rien en laisser paraître sur leur visage ? Leurs figures demeuraient lisses en toute circonstance, tout comme leur langue, ainsi que leurs bienfaiteurs l’attendaient d’elles.

Et quant à moi, ma petite caboche fière et vive s’est mise à brûler le jour de ma Première Communion. Je voyais marcher en tête de l’office le châtelain, suivi des propriétaires fonciers, puis des marchands, des commerçants, des voituriers et du forgeron et puis, tout en queue de cette procession, vinrent à la toute dernière place les pauvres travailleurs agricoles en chemise longue. Ils marchaient comme une masse, personne ne leur prêtant la moindre attention, pour venir, seuls, s’agenouiller dans l’église tandis que tous les autres restaient debout, comme s’ils n’étaient que des malpropres — et à cela, ma vue s’est brouillée et une poigne de fer a gravé aussitôt dans mon âme fragile cette vision qui y est restée depuis, inscrite à tout jamais en moi. Je me suis dit à moi-même que si c’était cela, l’ordre du monde, jamais je n’y consentirai ! Jamais pour moi ! J'ai alors couru à la maison et j’ai raconté à ma mère ce que je venais de voir, et j'ai voulu savoir pourquoi mon père n'était pas aussi bon aux yeux de Dieu que le châtelain, et pourquoi les pauvres devaient être les derniers à entrer dans le Tableau du Seigneur. Ma mère me fit gloire d’une telle vision... Il n'y avait aucune autre chapelle dans notre village, mais quand j’eus quatorze ans, quelques dissidents ont commencé à venir de Wellesbourne. Ils tenaient réunions dans une ruelle sombre. Quand les Parson eurent vent de cela, ils sont allés avec leurs fermiers au devant de ces chrétiens si peu orthodoxes. Et ils nous menacèrent : si nous les aidions, nous pouvions dire au revoir à toutes leurs charités. Fini la distribution gratuite de soupe, fini les quelques boulets de charbon qu’ils donnaient parfois. Et ce n'étaient certes pas des menaces en l’air ! Et si ça, ce n’était pas de la persécution religieuse, j’aimerais qu’on me dise ce que c’était ! Ils savaient qu’ils nous tenaient à la gorge et qu’ils pouvaient serrer la vis autant qu’ils le voulaient. (à suivre…)

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

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Published by texte critique - dans Politique
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