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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 23:22

derrida.jpgQuelques jours après la mort d’Emmanuel Lévinas, j’ai été chargé d’organiser une soirée, moins d’hommage que de veille, dans le souci que nous pouvions porter au grand homme disparu. Derrida était l’ami de Lévinas. Nous pensions le convier. Je l’ai appelé. Lui ai expliqué ce projet simple, d’être là, réunis au cœur de cette institution dont il avait été longtemps le Directeur, un établissement d’enseignement. Et puis je me suis tu, attendant la réponse de Derrida, qui m’avait écouté patiemment. Il ne m’a pas répondu tout de suite. J’entendais son souffle. Juste son souffle, l’oreille collée au combiné, me taisant à mon tour, attendant sa réponse. Derrida se taisait. Je n’entendais que son souffle. Un long moment comme ça, sans rien dire ni être tenté de briser ce silence. A quoi songeait-il, je n’en ai jamais rien su bien évidemment. Il se taisait, c’était tout. Pensait-il à quelque chose ou à rien, le regard tourné vers son for intérieur ou un objet quelconque sur son bureau, le combiné à l’oreille, sans dire un mot ? Quels détours le retenaient au seuil de livrer sa réponse ? Un souvenir, une image, le Visage enfui de Lévinas. Ou rien. Ne regardant plus rien dans ce poignant suspens du temps. Cela dura. J’entendais son souffle et je me taisais. Qu’est-ce qui justifie la pensée ? Je me suis rappelé Lévinas, que l’on croisait les dernières années dans cette institution qu’il avait dirigée. Affaibli, égaré parfois, ne se rappelant plus, avançant comme une ombre, reprenant un chemin qu’il avait si souvent pris, celui de son bureau, s’étonnant juste de ne plus le trouver à sa place. Ce n’était pas ça. Il ne savait plus. Alors on le raccompagnait affectueusement chez lui, à quelques pas de là, dans la même rue. Je me rappelais aussi les fulgurances de ces rencontres impossibles : alors qu’on croyait approcher un vieil homme perdu, soudain il vous interpellait : "Il faut relire Heidegger !".

Derrida se taisait. A quoi prêter l’oreille ? J’entendais son souffle. Rien d’autre. Il était là, simplement, et j’ignorais s’il pensait ou non. Qu’est-ce que parler, quand on est Derrida ? Peut-être cherchait-il un moyen pour se défaire d’un appel qu’il jugeait incongru, ou bien réalisait-il la dissymétrie de cette relation désormais, Lévinas enfui dessous la terre. Peut-être l’émotion l’envahissait-elle, son ami enlevé, le bras ballant, la tête lourde soudain de tout ce temps qui les séparerait désormais. Peut-être cherchait-il un geste, un mot, un regard, tournant en vain les pages de ce vieux manuscrit qu’il ne savait plus déchiffrer : leur amitié achevée, là, dans la disparition de l’autre.

Derrida ne parlait pas. A quoi prêter l’oreille, quand on ne peut se rappeler l’écho du pas qui devrait retentir encore, quand cette voix s’est tue que l’on ne peut ranimer. J’avais évoqué des journées Lévinas, un rendez-vous à la Sorbonne, un colloque, des mémoires. Où reprendre leur parole exténuée ?

Au bout d’un long moment, Derrida a simplement dit qu’il ne pouvait pas. Qu’il était ailleurs. Encore un peu avec lui. Seul. J’entends encore sa voix. M’appartient-il aujourd’hui d’en exhiber le grain ?

Cette soirée a eu lieu. L’inévitable BHL avait fini par s’y convoquer. Lui, a parlé, longuement. Un éloge convenu, sans importance. Que communique le langage ? Cela a été ensuite publié. Ici et là. L’improvisation avait été soigneusement consignée. Derrida, lui, ne pouvait pas. Où commencer à dire ? Où commencer à écrire ? Où, plutôt que quand. Qu’y a-t-il du côté des choses muettes ? Où cela commence-t-il, écrire, que l’on pourrait ensuite mener ? --joël jégouzo--

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Published by texte critique - dans LITTERATURE
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