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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 05:55

parite.jpgJe me rappelle la colère d’Eléonore Lépinard sur ce sujet. On en était pourtant passé d’une revendication minoritaire à une réforme institutionnelle majeure, avec à la clef une Loi sur la Parité. Un tournant légaliste qui s’était opéré dans les années 80 sous la pression de l’arrivée de la Gauche au pouvoir et qui avait conduit, bien longtemps après, au vote de la Loi Constitutionnelle du 8 juillet 1999, adoptée sans surprise, bien que deux ans auparavant, 75% des députés s’étaient prononcés contre l’inscription de la Parité dans la Constitution. Comment ce retournement de l’opinion parlementaire avait-t-il été possible ? Et puis : malgré le succès du combat politique, où en étions-nous de l’égalité réelle, sociale, économique, culturelle entre les hommes et les femmes ? Malgré une réforme majeure, cette égalité ne demeurait-elle pas introuvable ? Au point qu’aujourd’hui encore, tous les indicateurs sociaux confirment l’existence, en France, de fortes inégalités entre les hommes et les femmes ? Comment poursuivre, dans ces conditions, la lutte ? La brèche ouverte par les femmes dans la doctrine de l’universalisme abstrait, ne s’est-elle refermée sur elles ? Car comment expliquer ce grand écart entre l’ampleur du débat suscité par le concept de parité en France à la fin des années 1990 et le reflux qui préside depuis à l’application de la loi ?

Dans son essai, Éléonore Lépinard avance une hypothèse effarante, sinon effrayante : les rhétoriques "mobilisées pour légitimer la loi sur la parité" auraient elles-mêmes participé à "forclore les changements possibles en matière d’égalité des sexes" ! Quant est-il donc, au delà de la question de l’égalité des sexes, du recours légaliste ?

Eléonore Lépinard étudie de près, dans son ouvrage, les effets discursifs du recours à la loi sur les mouvements sociaux dans le cadre du modèle républicain contemporain. Elle décrypte avec intelligence ces opérations par lesquelles les acteurs collectifs inventent des stratégies, favorisent l’émergence de normes et tracent malgré eux les contours des conditions de réception de leurs revendications, contours qui sont rien moins, en creux, que ceux de l’univers réel du discours républicain. Une moulinette, dont on se demande si, in fine, le but n’est pas de laminer les luttes et les revendications pour les affaiblir, sinon les escamoter…

Retraçant la généalogie du concept de parité, elle piste ses esquisses, tant en France qu’au niveau international, dévoile sa grammaire, les relais mis en place pour fabriquer de la parité capable de redéfinir au passage la question de l’égalité des sexes, de revisiter et transformer les clivages des luttes anciennes, celles des années 1970, oscillant entre les tenantes de la parité comme parachèvement du projet démocratique et les féministes rebelles qui voyaient dans la parité conçue dans les termes de la loi une égalité dénaturée. Pour finir par poser la question on ne peut plus circonstancielle du statut de toute représentation politique : est-elle vraiment un moyen d’émancipation ? Au delà de l’étude sur la question de la parité politique, c’est cela qui importe aussi, aujourd’hui surtout : construites comme un problème public, que deviennent nos revendications, quand on en exclue la rue ? Les contraintes institutionnelles sont telles, que nos luttes semblent y perdre leur sens. La loi tamise, édulcore, gauchit. Et la rhétorique du système républicain, pour convaincante qu’on veuille la faire passer dans les médias, n’est bien souvent ouverte qu’à l'infructueux… Le travail juridique et législatif des parlementaires apparaît ainsi à travers cette étude sur la question de la parité homme-femme fondamental, mais insuffisant, tant les compromis politiques sont prégnants et restreignent le cadre de nos ambitions. Des Lois sur la parité homme / femme, une réelle frustration sociologique en est sortie. L’égalité homme / femme est demeurée introuvable. On peut bien sûr évoquer de réels progrès, il n’en demeure pas moins que les textes n’ont changé la condition de la femme qu’à la marge…

Alors qu’aujourd’hui une fenêtre d’opportunité politique semble s’ouvrir à nous, sans doute ne devrions-nous pas l’ignorer : il existe comme une sorte de tragédie structurelle qui pèserait sur le réformisme politique. Une tragédie propre surtout aux institutions de la société néo-libérale il est vrai, pesant de tout son poids sur toute possibilité de réforme en profondeur. Car la nécessité institutionnelle ne peut être combattue que par une nécessité collective aussi puissante. Le changement ne peut être généré que par une rupture collective. Seul un sujet collectif peut générer un vrai changement. Aucune société républicaine ne peut se transformer de l’intérieur : elle finit toujours par reproduire des formes de domination. Alors on peut bien exhiber les luttes nécessaires et les collectifs qui les tissent, ici les femmes. On peut bien imaginer d’autres formes de vie à l’oppression sociale qui nous enferme, on peut explorer d ‘autres modes de ré-appropriation collectives : la liberté ne peut se déployer que dans l’espace commun. La femme refusée, face à l’ampleur de la tâche qu’elle entreprend, ne peut que voir son œuvre détruite, tant que son entreprise de déchiffrement ne parvient pas à viser la possibilité d’une histoire collective. L’Histoire, c’est la dimension du sens que nous voulons collectivement être. L’indécidabilité de la promesse historique ne doit jamais suspendre l’action collective.

  

 

L’égalité introuvable, la parité, les féministes et la République, É. Lépinard. Presses de Sciences Po, Paris (2007), Collection Fait politique, 304 p., 23 euros, ISBN-13: 978-2724610130.

 

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Published by texte critique - dans Politique
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