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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 05:04

Herve-Le-Bras.jpgL’ouvrage est ancien, écrit en 1992, mais actualisé. Quoi qu’il en soit, il est intéressant à reprendre de bout en bout, tant l’analyse est féconde, et  accablante. Hervé Le Bras s’est fait volontiers historien  de la longue durée pour asseoir son propos, décryptant dans l’épaisseur du temps cette invention d’un terme qui aujourd’hui enferme trois générations de français dans sa circularité, les condamnant à rester des immigrés toute leur vie et à léguer bien malgré eux le vocable infâmant à leurs descendants… Du plus loin qu’on remonte, force est tout d’abord de reconnaître que l’hexagone fut en tout premier lieu une terre de migrations et de peuplements étrangers… A ce titre, nous sommes d’une filiation de migrants… Même si certes, on peut évoquer un enracinement bien réel de populations ayant fait souche dans ce petit arpents de terre… Mais le français de souche, lui, demeure bien introuvable… Et une invention éminemment récente, quand l’INSEE et l’INED se mirent en tête de manipuler les statistiques pour donner raison au Front National en réarticulant le concept d’immigré dans les années 1990, définit désormais comme personne née étrangère à l’étranger, faisant fi des naturalisations : nul ne pouvant changer ni son lieu de naissance, ni sa nationalité de naissance. Mais passons, nous reviendrons sur ces manipulations que Hervé Le Bras dénonce avec vigueur et intelligence.

Le XIXème siècle colonisateur nous retiendra tout particulièrement aujourd’hui. Hervé Le Bras a étudié dans le détail les discours qui se faisaient jour alors : il ne s’agissait pas seulement de conquérir des terres et des peuples, mais littéralement, d’inséminer ces peuples, de les «blanchir». Et pour ce faire, on encourageait les français  à se répandre dans le lit des "indigènes"… Il s’agissait d’une part de revivifier le pays par l’excitation coloniale ainsi qu’on l’écrivait textuellement à l’époque, et, bénéfice secondaire, de repeupler leur monde : de métissage en métissage, allez, on finirait bien par avoir raison de leur couleur de peau… L’émigration coloniale française était même devenue l’expression de la puissance, sinon de la virilité du pays... mais quand ces anciens pays sous domination française se libérèrent, il y eut d’un coup comme une lueur d’angoisse qui traversa le monde intellectuel français. Le monde intellectuel ai-je bien écrit. Pas les populations. Car il en a fallu des efforts, pour convertir ces populations au racisme d’Etat ! Contraintes d’abandonner leurs colonies donc, ces élites finirent par prêter à leurs habitants leurs propres intentions de conquête raciale…  «Preuves» à l’appui, démographes et politiques calculèrent et recalculèrent, cherchant le bon vocabulaire pour faire passer leurs thèses odieuses : nous allions être submergés… Ils puisèrent dans le vocabulaire hydrologique leurs métaphores : elles parleraient sûrement au peuple… Ils racontèrent donc des histoires de flux, de déversement, en attendant que le langage des biologistes ne leur prête main-forte et que ce langage déjà exécrable ne glisse vers la microbiologie de l’idéologie nazie…  Il allait être impossible d’endiguer ces flux. Le péril jaune menaçait. Auquel bien vite se substitua, puisqu’il n’arrivait décidément pas, le péril musulman. L’Algérie libre, on y puisa d’abord ces travailleurs dont on avait besoin. Certains s’installèrent, qui étaient souvent déjà français au demeurant… Très vite, le thème des vases communicants permis de cristalliser les phobies racistes de nos élites : c’était mathématique. Leur fécondité était telle, leur économie si fragile, qu’ils ne pouvaient que «s’écouler» chez «nous». Leur surplus de populations déborderait. C’était mathématique. Mais seule déferla cette logorrhée de nos élites racistes. Avec une permanence incroyable jusque dans les années 2014 ! L’invasion allait être musulmane… On en comptait tant chez nous (sans aucune considération pour la réalité des chiffres), que par glissement la métaphore devint militaire : on parla de cinquième colonne, il ne pouvait se profiler qu’une confrontation entre «eux» et «nous»… Un discours construit sans aucun contact avec la réalité : entre 1980 et 2013, les chiffres permettent d’observer une singulière stabilité de l’émigration en France…  Ainsi, depuis plus de quarante ans, un discours promu par les élites de notre beau pays n’a de cesse de camper sur des tenants odieux, qui ont plus à voir avec les discours sur la fécondité nazie et l’eugénisme qui l’accompagnait, que sur toute construction intellectuelle argumentée en raison. Et aujourd’hui encore, nul ne s’avise dans le champ politique de se pencher sur la complexité des mouvements humains pour ne conserver que les arguments qui correspondent à des dispositifs idéologiques abjects…

 

Hervé Le Bras, l’invention de l’immigré, Editions de l'Aube, 8 mars 2012, 160 pages, 13,20 euros ISBN-13: 978-2815904544.

 

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Published by texte critique - dans Politique
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