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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 08:33

harare.jpgBrixton, London (Harare Nord). Tout droit débarqué des townships de Harare, le narrateur de ce roman savoureux reprend pied dans un squat d’East London. Réfugié politique au passé douteux, son plan est d’économiser cinq mille dollars pour retourner au pays. Cinq mille dollars dont l’essentiel sera consacré à racheter sa liberté auprès de fonctionnaires corrompus. Londres. Harare Nord. Il a tout à découvrir et apprend vite. Le roman est écrit comme une sorte de Journal de bord, chronique de l’infortune zimbabwéenne, percutant, drôle, acide, faussement naïf, cultivant avec une rare impertinence les stéréotypes à travers lesquels nous avons construit la figure de l’immigré africain. Cocasse, ironique, sévère, se moquant de lui-même comme des autres, il nous sert le discours que l’on attend sur l’immigration et ses acteurs, tour à tour naïfs, roués, spontanés, rusés, avec leur vie impossible déballée entre des courses de fortune dans les supermarchés discounts et les pesantes soirées devant la télé récupérée dans la rue. Des immigrés qui ne cessent d’être malmenés d’une arnaque l’autre, celles de patrons véreux en particulier, maquereaux sans scrupules louant pour rien cette main d’œuvre traquée, et affamée… Car ce n’est pas la moindre des ironies que cette population fuyant la famine en Afrique et tenaillée par la même faim à Londres. Débarquée avec l’espoir non pas de s’installer en Angleterre, mais d’y amasser quelque argent pour retourner au pays. Sauf qu’elle n’y parvient jamais, ou rarement, car l’immigration est un piège qui ne profite qu’aux économies occidentales. Il est vain de croire que l’on pourrait économiser à Londres quoi que ce soit, quand on est immigré. Alors les galères s’enchaînent, sans permis de travail, sans aides sociales, celle des demandes d’asile en tout premier lieu, qui prennent des années à vous être refusées, et l’énorme misère à front de taureau qui s’ensuit, qui piétine et broie tout ce qui a pu survivre au rouleau compresseur de l’Administration Publique. L’Europe, la grosse arnaque de l’immigration. Une galerie de personnages désespérés et courageux, débrouillards, inventifs, comme Tsitsi, 17 ans, qui loue son bébé aux femmes qui veulent toucher des allocs. Et parfois un petit boulot. Grosse retenue à la source : les sans-papiers cotisent pour une retraite qu’ils ne prendront jamais. Au noir, c’est pire. Londres et ses marchés des travailleurs clandestins, immondes et glauques. Les faux passeports, les disputes alimentaires récurrentes. Un monde pourtant s’est organisé, construit sur des enjeux de représentation : c’est le pays receveur qui dicte sa loi, comment il faut y paraître, de l’Autochtone africain plus vrai que nature et tel que le londonien l’a imaginé, au Chirac : l’immigré qui a su traverser toutes les soumissions, qui a su faire le gros dos et s’est vu, enfin, confier un labeur minime qui lui assurera une vie de pauvre parfaitement identifiable et intégrable dans son quartier. Le Chirac, tout au sommet de l’échelle de cette typologie désopilante, dédaignant son envers, le rural, qui n’a pas su se défaire de ses manières villageoises… Entre les deux, l’animal informatif, qui court de ci de là toute la journée, flairer la moindre piste de salut dans cette épreuve londonienne.

Une écriture de pure dénotation, faussement orale, sans adjectif, sans complément d’objet, simple, fruste croirait-on, n’était la rouerie de la verve. Une logorrhée immense, ramenant tout au même niveau –quelles perspectives pourraient s’ouvrir dans un tel horizon ? La narration est donc au présent, rameutant le passé dans la même unité temporelle. Composition du trop plein, charriant les vies perdues en une réquisitoire ininterrompu. Jamais aucune transition, un récit linéaire qui file et se dévide en descriptions scrupuleuses, comme pour s’assurer de ce réel impossible. Car il doit bien y avoir ceci et cela, les poubelles londoniennes par exemple, lieux de leur survie poignardée. Sujet verbe. Plus de compléments possibles. Les choses arrivent. Et quand elles n’arrivent pas, le récit s’image volontiers, se métaphorise, déployant les schèmes de la parole nègre drôle à mourir, fabriquée de toute pièce par l’inénarrable Occident autour de la fameuse juvénilité noire, ce truc rural qui l’a tant amusé… --joël jégouzo--.

 

Harare Nord, de Brian Chikwava, traduit de l’anglais par Pedro Jiménez Morras, éd. Zoé, janvier 2011, 265 pages, 19 euros, ean : 9782881826849.

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pedro jimenez morras 19/01/2011 02:24


Londres aux couleurs du Zimbabwe

Mardi 25 janvier à 20h00
Rencontre - débat avec Brian Chikwava autour de son livre : Harare Nord (Zoé). Sera aussi présent, Pedro Jimenez Morras, qui a traduit l'ouvrage.
Librairie Le Genre Urbain (www.legenreurbain.com)
30, rue de Belleville
75020 Paris
métro : Belleville
Tel : 01 44 62 27 49 / Fax : 01 44 62 27 55
courriel : librairie@legenreurbain.com


texte critique 19/01/2011 13:56



dommage, je n'y serai pas !!!



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