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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 10:20
redandblack.jpgA l’heure des grandes manœuvres humanitaires, mettant en particulier aux prises les Etats-Unis et la France pour un leadership discutable autour d’ambitions à vrai dire dissimulées, peut-être serait-il utile de revisiter un peu l’histoire du pays plutôt que de s’en tenir à son seul drame présent, excusant les vues à court terme et les raccourcis saisissants.

L’ouvrage, hélas non traduit, de Matthew Smith, vient à point convoquer justement cette histoire, à nouveaux frais qui plus est.
1934 – 1957, une période négligée par l’historiographie habituelle, période de post-occupation qui n'avait pas jusque là valeur de clarté. Dans le sillage des études post-coloniales, l’accent était en effet surtout mis sur la période de l’occupation américaine, ou sur celle de la dictature Duvalier. Si bien que pour la critique savante américaine, unanime, Matthew Smith apparaît non seulement comme le refondateur des études haïtiennes, mais le penseur qui, de l’extérieur, vient permettre au peuple haïtien lui-même de reconsidérer son histoire. Quoi de plus fascinant ni de plus accompli, ainsi, qu’une étude articulant dans la pensée même la possibilité d’une prise politique sur la réalité ?
Sans entrer dans le détail de l’ouvrage, deux points nous importe à nous français, d’un héritage qui au fond pourrait tout aussi bien interpeller notre propre histoire.

1) La question de l’échec des luttes d’indépendance.
1934, l’occupation américaine vient de prendre fin, et pour clore la période (1957), Duvalier imposera son régime sanguinaire. Entre ces deux temps s’ouvre, comme l’explique Matthew Smith, une période d’intense vie politique, renouvelant toute la culture politique du pays, sinon sa culture tout court. L’étude est surtout axée sur le rôle clé joué dans cette période par les groupes radicaux, marxistes et nationalistes noirs, dans l'élaboration de l'histoire haïtienne contemporaine. Ce sont ces mouvements qui auraient transformé la culture politique haïtienne pour en élargir l’horizon, offrant à la nation de nouvelles opportunités idéologiques et culturelles. Hélas, ils devaient s’enfermer dans des luttes fratricides qui, sous la pression des élites intellectuelles et bourgeoises, ainsi que le climat américain très peu favorable au marxisme, leur interdiront de fixer les termes de l’avenir politique de l’île.

Toussaint.gif2) le rôle des élites francophones.
C’est d’abord l’occasion de poser la question d’un pareil titre : pourquoi Rouge et Noir ? Faisons simple : Noir pour Afrique, Rouge pour Milat, du mot haïtien qui qualifie les personnes de sang mêlé, européen et africain. Un symbolisme des couleurs remontant à la déclaration d'indépendance aux Gonaïves du 1er janvier 1804, lorsque le premier chef d'Etat d'Haïti, Jean-Jacques Dessalines, ordonna d’enlever la bande blanche du drapeau tricolore des vaincus : les français. Symbole musclé, l’altération du drapeau traduisait alors la volonté d’éradiquer la race blanche comme concept d’unité de la nation haïtienne, cette dernière devant se réorganiser autour des populations noires d'Afrique et des Milat. Haïti, issue du système esclavagiste français, distinguait en effet les personnes de sang mêlé, Africains et Européens, comme une troisième race, celle des Mulâtres ou, dit plus aimablement, celle des gens de couleur.
Cependant, l’élite continua de s’éduquer dans la langue et la culture françaises, par opposition au Créole africain-français parlé par la majorité de la population. Avec le temps, cet état de Milat a davantage revêtu une assignation de classe, mais Smith préfère maintenir le mot Créole qui, lui aussi, mais dans l’espace sémantique anglo-saxon, et contrairement au terme anglais purement racial de «mulâtre», intègre lui aussi l’idée de classe. Le clivage race / classe demeure ainsi l’un des outils clés de l’étude de Smith : impossible d’évaluer l’identité d’une société aux origines métissées, si l’on exclut un tel clivage : ce serait se condamner à ne jamais poser correctement le problème des identités complexes la façonnant. Une idée, en somme, pour la France, stupidement en proie à une prétendue inquiétude identitaire, mais refusant dans le même temps d’interroger ses minorités, voire de faire le point sur la question… Une idée que le débat sur l’identité, tel qu’il est conduit, enterre sans grandeur ni intelligence.
--joël jégouzo--.

Red and Black in Haiti. Radicalism, Conflict, and Political Change, 1934-1957, Smith Matthew J., University of North Carolina Press, may 2009, 304 pages, 59.83 euros, ISBN : 0807832650.

On lira aussi l’époustouflant compte rendu critique qu’en a fait le romancier Madison Smartt Bell, romancier et biographe de Toussaint Louverture, compte rendu rédigé sous le titre de : The Lost Years : On Haïti, publié dans The Nation (August 3, 2009) et accessible sur le net à l’adresse suivante :
http://www.thenation.com/doc/20090803/smartt_bell

Toussaint Louverture, de Madison Smartt Bell, traduit de l’anglais (américain) par Pierre Girard, éditions Actes Sud, coll. Lettres anglo-américaines, novembre 2007, 384 pages, isbn 13 : 978-2-7427-7156-1.

La pierre du bâtisseur,  de Madison Smartt Bell,  Actes Sud, roman, juin 2007, isbn : 9782742768491. Après " Le Soulèvement des âmes " et " Le Maître des carrefours ", le dénouement de la trilogie qu'il a consacrée à l'histoire d'Haïti. Dans ce dernier chapitre, la vie de Toussaint-Louverture, meneur de la seule révolution d’esclaves qui aient réussi...

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