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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 05:18

 

engels.jpg30 juin 1869, Friedrich Engels quitte l’usine de textile qu’il dirige à Manchester. Il est heureux. Il clôt vingt années de labeur éprouvant, de contradictions douloureuses. Il chantonne, l’humeur légère, le visage rayonnant. Un brin canaille, lui qui aime mener grand train, boire plus que de raison, lui qui fut toute sa vie grand amateur de bonne chair et de la compagnie des femmes, se sent pousser de ailes.

La monumentale biographie de Tristram Hunt est conçue comme une aventure dédiée à un personnage haut en couleur, passablement romanesque, et injustement évacué de notre mémoire. De la Russie profonde à Manchester, en passant par Wuppertal, en Rhénanie, où Engels naquit, alors haut lieu de la mode et de la finance avant de devenir une banlieue morose de Düsseldorf, la figure d’Engels rayonne comme celle d’un héros de roman russe, voire quelque Rastignac qui serait né riche et sans complexe.

Quid d’Engels donc, quand de nouveau on assiste au retour triomphal de Marx dans l’inconscient politique du monde occidental ? Amnésie délibérée, répond Hunt, arbitraire, construite sur une lecture hâtive des œuvres d’un penseur à qui on reproche aujourd’hui son scientisme mécanique et à qui on prête commodément toutes les dérives du communisme. Traité en effet comme la poubelle du marxisme scientifique, Engels s’est vu affublé de toutes les vieilleries gênantes du communisme, voire la responsabilité du bébé totalitaire… Marx aurait beaucoup à nous dire encore, Engels, rien…

Injuste, affirme Hunt, ne serait-ce parce que des deux, il fut le seul à se colleter réellement l'épreuve du monde, et par son expérience des Affaires, de la chaîne économique du commerce mondial, des taudis londoniens, des révoltes ouvrières, du militantisme politique, il sut nourrir abondamment la réflexion de Marx. Il accumula même une expérience littéralement hors du commun : on le retrouve aux côtés des Chartistes de Manchester, sur les barricades de 1848, dans le camp des communards parisiens, et témoin de la naissance du mouvement travailliste britannique !

Engels s’est ainsi affirmé, à l’aube du militantisme marxiste, comme le fervent partisan de la praxis révolutionnaire, cherchant partout à mettre en pratique sa théorie du communisme révolutionnaire.

Héritier d’une famille de riches négociants prussiens, il sut en outre reconnaître en Marx un génie sans commune mesure et lui assura, ainsi qu’à sa famille, quarante année durant le gîte et la sécurité matérielle.

Certes, le personnage que brosse Hunt paraît par trop romanesque. Amateur de champagne, de chasse au renard, capitaliste, révolutionnaire fondant une idéologie contraire à sa culture et ses intérêts de classe, tiraillé entre son idéal égalitaire et son mode de vie mondain, le tournis nous prend : quand il vient à Paris, il est tout autant excité par ces rencontres féminines qu’il se promet de multiplier, que par l’action politique. C’est presque trop… Reste la formidable énergie du personnage, courant les places européennes pour observer par lui-même l’état de la contestation en Europe, n’hésitant pas à haranguer les foules, donnant conférence sur conférence, improvisant des causeries dans les cafés, déployant partout un activisme forcené, les services de sécurité à ses trousses, rédigeant, corrigeant, publiant, propagandiste résolu d’une cause qu’il savait juste. Quel militant en somme, embrassant, mieux que Marx, toute l'histoire révolutionnaire du XIXe siècle en Europe !

  

 

 

Engels : Le gentleman révolutionnaire, de tristram Hunt, traduit d el’anglais par Marie-Blanche Audollent et Damien-Guillaume Audollent, éd. Flammarion, coll. Les grandes biographies, oct. 2009, 587 pages, 20,40 euros, isbn 13 : 978-2081224810.

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Published by texte critique - dans essais
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