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26 mai 2011 4 26 /05 /mai /2011 06:32

CDFriedricj.jpgDe Pétrarque à Goethe, la rencontre avec le paysage fut vécue comme une mise à l’épreuve des catégories de la pensée tout autant que de celles de l’écriture. Une foule d’auteurs fut prise d’inquiétude devant le surgissement de cet inconnu, traversé par la question qu’il posait à l’homme. Quelle question ? Celle de la violence contenue dans ce face à face nouveau au monde, que Simmel analysa par la suite comme témoignant du sentiment brusque de l’arrachement au Tout qui accompagna la longue gestation de l’individuation des formes de vie. La tragédie constitutive du paysage et de la modernité venait, là, se refléter, miroiter dans le regard des hommes sous la forme d’une partie d’un Tout devenant soudain un ensemble indépendant et revendiquant son droit face au Tout. C’est que le paysage induisait comme une sorte de restriction du monde visible au champ visuel. Hölderlin l’évoqua, construisant la figure de l’humain brusquement isolé dans la beauté du monde, faisant face sans trop savoir comment à la violence muette du paysage, autonome, mais débordant de ses abîmes.

C’était cela, oui, qui venait à chacun, sous le mutisme des choses, la présence débordante de l’infini se déversant tout entier dans le fini, tendant pour le coup le ressort le plus intime de l’expérience humaine.

(Partout où les vagues de la mer baignent le rivage, étageant ici les dunes, là le bosquet). L’image de l’infini se révélait partout à nous jusque dans les moindres fragments du fini. Partout, rognant le paysage, la part invisible de l’espace triomphait. Le paysage avait beau délimiter un monde, il en laissait deviner un autre, inobservable, dont rien ne pouvait faire taire l’appel.

Sous les traits d’un espace que l’on pouvait parcourir, tous les plis du visible enveloppés dans mon regard, le paysage se donnait soudain à explorer comme une invitation à on ne savait quel interminable voyage, tous les points de l’espace se dérobant toujours, soumis à l'obstination de l’infini à se loger dans le fini, ne cessant plus jamais de travailler le paysage pour le dé-finir.

Avec Pétrarque, le paysage prolongeait encore l’antique cosmos. La montagne s’affirmait comme figure du désert, cet Ailleurs absolu où la méditation chrétienne avait logé la dramaturgie du salut de l’âme. Sa méditation devant le paysage n’était pas encore la réappropriation du moi par soi-même, laissant habiter beaucoup de distance dans ce regard qui ne savait encore où trop se poser. Mais déjà, et par la suite d’une façon prégnante le paysage parut relever de quelque trouble de la volonté humaine, ouvrant la brèche de l’acédie dans la vie psychique des hommes, cette incapacité du vouloir, cette tristesse de l’impuissance vis-à-vis de soi-même. C’est que le paysage menait tout droit à l’expérience d’une altérité intérieure, où l’infini ne cessait de contaminer les possibilités du fini. --joël jégouzo--.



Image : peinture de Caspar-David Friedrich

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Published by texte critique - dans DE L'IMAGE
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Philomène 05/06/2011 18:19


Belle analyse. Vous voudriez écrire pour la revue Filigranes...


texte critique 06/06/2011 16:17



faites-vous partie du comité de rédaction de la revue ?



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