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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 11:32
barel.gifDes dissidents, il y en a toujours eu.

L’idée que tout ce qui diffère dérange est une simplification naïve, affirme Yves Barel.
Il existe des marginalités compatibles avec l’ordre social en place, et des révoltes qui ne le détruisent pas et ne font que changer les hommes porteurs de cet ordre social.
La dissidence est même une nécessité sociale : tout groupe humain voulant acquérir une identité doit se confronter à son altérité – au besoin en la fabriquant.
C’est si vrai qu’à certaines époques cette dissidence a été institutionnalisée, tragiquement sous le forme d’un groupe émissaire, festivement sous celle d’un moment transgressif (les rites d’inversions carnavalesques).
Ainsi donc, la première question à se poser est celle de l’ambivalence de la dissidence sociale.


L’intégration équivoque des bobos dans nos sociétés contemporaines par exemple, traduit-elle une quelconque dissidence, ou bien n’est-elle pas plutôt un outil de la reproduction sociale ? Cette pseudo dissidence n’est-elle pas en effet l’expression d’un accord profond de la société avec elle-même ? Si bien que ce radicalisme de pacotille ne pourra apparaître que risible dans quelques décennies, sinon coupable…
Rappelez-vous : Marx disait toujours que les choses se reproduisaient deux fois : une fois comme tragédie, une seconde fois comme tragi-comédie…

Une société développant toujours une part de religion d’elle-même, il faudrait donc pouvoir distinguer tout d’abord la marginalité volontaire, voire feinte, de la marginalité d’exclusion. Mais Yves Barel proposait mieux : une réflexion sur ce qu’il nommait la marginalité invisible. A savoir : une marginalité potentielle qui se révèle dans les événements dramatiques du social : le chômage, la précarité. Une marginalité dont le caractère principal est d’être l’expression de ceux qui, au fond, acceptent l’intégration sociale, la désirent, mais ne peuvent y accéder. Une marginalité exprimant du coup deux univers sociaux et culturels distincts, au demeurant déjà pointée dans l’horizon des études sociologiques des années 1930, sous le vocable de marginalité sécante : sous l’apparence d’un continu, de la discontinuité surgit dans les vies qui y sont confrontées, organisant son « travail de sape ».

Cette marginalité invisible conduit donc à l’existence de stratégies humaines et sociales construites sur deux plans, sanctionnant une image sociale brouillée. Une identité schizophrénique en quelque sorte, faisant des victimes, mais créant aussi du pouvoir et des notables.

Le premier signe révélant cette marginalité serait le retrait social, selon Yves Barel. Se soustraire à toute responsabilité politique ou sociale, se rabattre sur la famille, le supermarché, etc. C’est Yves Barel observant par exemple que depuis les années 80, les légumes avaient tendance à l’emporter sur les fleurs dans les jardins de la banlieue parisienne… Non pas donc la marginalité d’individus qui se marginalisent, mais celle d’individus qui marginalisent un mode dominant. Non celle des minorités, mais celle de majorités marginalisant la société, et éprouvant de la sorte une société absente à elle-même. Certes, en se retirant, ces marginalités permettent à la société et à son mode dominant de mieux exercer sa domination. Là est leur équivoque : la marginalité invisible est largement indécidable. Elle est une stratégie de l’équivoque, maintenant cet équivoque comme nécessité morale et sociale du moment. Une stratégie qui impose de réfléchir en retour à la nature de cet équivoque et oblige à déplacer l’analyse sociologique de ses approches habituelles.
«Quand on se rabat sur le rapport au corps, observe Yves Barel, parce qu’on est fatigué du rapport au social», le sociologue ne peut pas ne pas réaliser que le social s’est d’un coup transporté dans le corps où l’autre semble échouer.

Le retrait serait du coup l’indice d’un problème qui, dans l’attente de sa résolution, est d’abord exorcisé : la visibilité de cette marginalité, c’est de faire comme si elle détenait la solution (le repli sur le corps), alors qu’il ne s’agit en aucun cas d’une solution mais d’un état transitoire qui a le mérite de faire sortir du bois le besoin d’un renouvellement des outils au travers desquels une société tente de se saisir. Ou pour le dire autrement : de renouveler les narrations à travers lesquelles une société, un groupe, se donnent à lire.
joël jégouzo--.


Yves Barel, économiste et sociologue grenoblois, mort en septembre 1990. Il est l’une des personnalités du monde intellectuel français les plus injustement oubliées. Rappelons qu’il fut l’un des premiers, dès les années 70, à importer en France les outils conceptuels de l’analyse systémique. Et quant à sa carrière, il n’est pas anodin de noter qu’il décrocha l’ENA avant de voir son concours cassé par une décision inique visant à lui refuser son ticket pour la Haute Administration Nationale, cela parce qu’il était communiste. Fait rarissime dans l’Histoire de l’école, qui vit par ailleurs, en d’autres temps, l’un de ses concours reporté, pour permettre à un candidat -acceptable cette fois-, de le passer, alors qu’il faisait partie de la sélection française des J.O. Deux poids deux mesures, illustrés de belle façon…


La Dissidence sociale, de yves Barel, conférence prononcée au département « Humanités et sciences sociales » de l’Ecole Polytechnique, en 1982.

Le paradoxe et le système, Essai sur le fantastique social, de Yves Barel, Presses Universitaires Grenoble, réédition octobre 2008, ISBN : 2706114789.

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