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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 11:48
petrocratie.jpgQu’on se rappelle les grèves de 2010, les raffineries françaises bloquées, les forces de l’ordre réquisitionnées pour les évacuer manu militari et un Premier ministre arguant qu’il en allait de la Sécurité Nationale… Le nucléaire ne nous a pas rendu indépendant vis-à-vis du pétrole, c’est à tout le moins ce que l’on pouvait conclure du discours du Premier ministre ! Mais au delà, l’aveu portait sur un déterminant fondamental des démocraties occidentales et de leur mode de fonctionnement. Car quelle histoire de la démocratie peut-on écrire à l’ère du pétrole, sinon, précisément, celle de son suspens, voire de sa confiscation ainsi que le révéla l’attitude du gouvernement français lors de ces grèves de 2010, et ainsi que le démontre Timothy Mitchell ?
Explorant avec intelligence les conséquences du changement d’énergie fossile et le passage du charbon au pétrole, Mitchell écrit une histoire politique de nos sociétés modernes passablement intéressante, inscrivant le pétrole au cœur de la compréhension de leur histoire récente. C’est tout un type de société qui s’éclaire soudain, au sein duquel les rapports de force ont radicalement changé. Suivre la piste du carbone, c’est ainsi expliquer ce qui s’en est suivi au niveau de leur construction, où non seulement un nouveau modèle d’économie a surgi, mais aussi un nouveau modèle de société.
Prenons l’exemple du mouvement ouvrier : celui-ci a pu s’organiser autour du charbon pour peser d’un pouvoir inédit, parce que le type d’exploitation même de cette énergie fossile incitait aux grands regroupements ouvriers dans les mines et autour d’elles, jusqu’à produire tout un imaginaire social parfaitement identifiable et exportable dans les luttes de l’époque. En revanche, le remplacement progressif du charbon par le pétrole modifia profondément les rapports de force sociaux et politiques. Les flux d’exploitation du pétrole, pipe-line, gisements, etc., permirent de contourner les anciennes zones de concentration prolétarienne et ainsi d’éroder le pouvoir des ouvriers nouvellement construit. Le pétrole limita d’un coup leur pouvoir pour renforcer celui d’une classe nouvelle, celle des experts, des ingénieurs, qui finirent par déposséder tout le monde de tout argument non seulement sur cette question mais aussi sur tout autre, au nom, précisément, de l’intérêt supérieur de la Nation. Façonnant les rapports sociaux, économiques, politiques, le pétrole permit de confisquer le Pouvoir entre les mains des élites, laissant émerger une conception aristocratique de la démocratie qui rompait radicalement avec l’idée que l’on s’en faisait. Exit désormais les grandes luttes ouvrières, plus personne n’avait de prise sur cette énergie qui, indexant la monnaie, devint le principal repère des politiques publiques. Les ouvriers du pétrole, on le voit, n’ont pas réussi à se constituer en une force politique autonome. Du coup, nul ne sait quel type de mouvement de contestation peut émerger dans une société pareillement anti-démocratique. --joël  jégouzo--.
 
Petrocratia, La Démocratie à l’ère du carbone, Timothy Mitchell, traduit de l’anglais par Nicolas Vieillescazes, éd. Ere, coll. Chercheur d’ère, mai 2011, 128 pages, 14 euros, ean : 978-2-915453-81-2.

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Published by texte critique - dans Politique
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