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24 février 2012 5 24 /02 /février /2012 05:15
Machiavel (1469-1527), comme une mémoire encombrante sur laquelle il faudrait toujours revenir.
Qu’y avait-il donc de si "grand" dans ce haut fonctionnaire florentin chargée des relations extérieures de la cité ?
Qu’il ait composé Le Prince en 1513, alors que quelques mois plus tôt, la République venait d’être renversée par les Médicis, aidés par les troupes d’occupation espagnoles ? Ou plus précisément encore que, démis de ses fonctions, emprisonné, sans doute torturé avant d’être envoyé en exil par les nouveaux maîtres de la cité, c’est à Laurent de Médicis, duc d’Urbino, qu’il ait dédicacé son traité ?
Quelle leçon magistrale en effet, que celle de Machiavel réalisant alors par delà l'accablement qui le touche, que la situation historique offre enfin à l’Italie l’occasion de retrouver son rang, mais que cette opportunité, seule la famille Médicis – ses bourreaux – peut la saisir.

Le Prince n’est ainsi pas seulement ce traité qui explique comment prendre et conserver le pouvoir. Il est d’abord l’expression d’une conscience politique aiguë, où se manifeste la grandeur de Machiavel, qui est déjà d’assumer sans restriction sa responsabilité devant sa patrie et devant l’Histoire. Car la politique telle que Machiavel la conçoit désormais, se déploie dans les plis de l’Histoire mondiale, où se façonnent les conditions de vie des nations. C’est pourquoi la politique est, à son sens, la pratique humaine la plus grave – non la plus haute. Ainsi Machiavel n’aura-t-il pas été le machiavélique conseiller des princes que l’on croit, mais d’abord un italien qui n’éprouva pas la moindre hésitation à instruire ses propres ennemis (les Médicis) pour sauver son pays.

Or sauver son pays, c’était d’abord repenser à nouveau frais la politique. Machiavel s’efforça de le faire rationnellement et non moralement. Profondément républicain, il comprit que la justesse de la décision politique reposait dans l’intelligence des situations historiques. A ce titre, sa réflexion visait à doter les hommes publics des instruments de maîtrise intellectuelle des processus politiques saisis dans leur temporalité. Maîtrise dont la finalité ne pouvait être que pragmatique : toute analyse politique doit s’engager sur le terrain contingent des problèmes singuliers. Et si l’objet de l’éthique est l'art de choisir ce qui nous convient le mieux pour vivre le mieux possible, Machiavel comprit que celui de la politique était d’organiser la convivialité sociale et non de planifier le bonheur des individus.

Mais Machiavel ne fut pas seulement un grand homme d’Etat. Il fut un grand homme tout court. Rien ne l’exprime comme ses lettres et ses écrits intimes. A les lire, on prend toute la mesure du personnage, et de la grandeur d’âme qui fut la sienne. Il faut bien sûr avoir à l’esprit les circonstances dans lesquelles Machiavel bâtit son œuvre majeure –Le Prince-: dans cet exil loin des cours dont il était habitué, exposé au mépris et à la vindicte. Dans un courrier à Francesco Vettori, le 10 décembre 1513, on entend un peu bourdonner cette âme : "Le soir tombe. Je retourne au logis. Je pénètre dans mon cabinet et, dès le seuil, je me dépouille de la défroque de tous les jours, couverte de fange et de boue, pour revêtir des habits de cour royale et pontificale ; ainsi honorablement accoutré, j'entre dans les cours antiques des hommes de l'Antiquité. Là, accueilli avec affabilité par eux, je me repais de l'aliment qui par excellence est le mien, et pour lequel je suis né. (…) Durant quatre heures de temps je ne sens pas le moindre ennui, j'oublie tous mes tourments, je cesse de redouter la pauvreté, la mort même ne m'effraie pas. Et comme Dante dit qu'il n'y a pas de science si l'on ne retient pas ce que l'on a compris, j'ai noté de ces entretiens avec (les sages de l’Antiquité) ce que j'ai cru essentiel et composé un opuscule De principatibus où je creuse de mon mieux les problèmes que pose un tel sujet : ce que c'est que la souveraineté, combien d'espèces il y en a, comment on l'acquiert, comment on la garde, comment on la perd."

Mais c’est surtout dans cette phrase sublime traversée par un souffle qui à lui seul vaut les plus hautes leçons données par des hommes aux hommes, que cette profondeur existentielle non seulement se dévoile, mais traverse chacun de part en part, rejoignant chacun au plus profond de lui :

"J’ai si bien souffert et si bien su résister à ma souffrance que j'en ai conçu une sorte de tendresse, pour les hommes et pour moi-même." Fasse que je sache demain, quand le souffle de l’histoire aura tourné court, me congédiant comme tant d’autres dans les affres de la désespérance chevillée à même ce manque de souffle de l’Histoire, me rappeler cette phrase comme l’assurance que "les battements d’aile de l’espoir immense" sauront de nouveau lever l’échappée de règnes inédits. --joël jégouzo--.

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Published by texte critique - dans Politique
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