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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 04:00

 

valence.jpgCinquante-huit lettres comme autant de bouteilles jetées à la mer. J’ignore tout de Valence Rouzaud. J’ignore même s’il existe ou s’il a existé réellement. Passager clandestin d’un siècle débordé. Le monde ne serait plus un bateau ivre, regrette-t-il, à peine quelque cargo commissionnaire.

Paris en l’an 2000, une première missive pour ouvrir cette correspondance étrange d’un voyage sans bohême, le monde encore une fois garni de vide, à peine la froide horreur des villes où rien n’invite à méditer sur l’art poétique. L’art du poète ?, s’interroge Valence. Un art de fleuriste selon lui. Peut-être. L’art de placer le bon mot au bon endroit –mais ce serait alors accorder beaucoup à l’effet…

"Seul le pathos est voyou de la raison", affirme-t-il encore et la phrase m’arrête, me retient sur le bord de sa course, obviée, tout comme plus loin cette autre alors qu’enfin le soleil nous vient : "l’été, sa paresse nobiliaire". Ferais-je poésie de ces prélèvements bâclés, Valence obsédé de ce qu’on ne lise plus. Les poètes. Valence témoigne, le veut, de ce qu’il reste des usages non serviles des mots. La poésie serait-elle donc notre dernière consolation ?

Pourquoi m’envoyer cet ouvrage ? Je devrais savoir le lire pourtant. Mais les regrets de l’auteur m’envahissent. Est-ce faute de ne rien comprendre à rien ? "A la marge, il ne faudrait pas oublier que le poète est un marchand de couleurs en tête-à-tête avec demain". Je ne me reconnais pas dans cette divination, ni dans ce goût du marchandage. Le poète peut bien se faire Voyant, demain n’est pas son horizon, c’est celui des politiques il me semble, marchands de mauvais rêves… Mais il y a ces pages qui me touchent, parfois "bouleversées de silence", l’impression que Valence s’est tu déjà dès qu’il a commencé d’écrire, que son désenchantement est comme un paradoxe à force d’évoquer la possibilité poétique comme un monde inaccessible. Je l’ai lu comme cela, mal certainement, comme une écriture de l’effacement cherchant ce moment de rupture que le siècle lui refuse. Pourquoi écrire encore ? Sinon peut-être, il l’écrit, pour chercher quelque chose d’être dans la tonalité d’un écho. Le dispositif est pathétique. De ce pathos qui nous retient sur le bord de vivre. D’un pathos qui dit tout de même beaucoup de notre désaisissement commun. Curieux ouvrage au demeurant, scellé d’ajouts manuscrits, revenant sans cesse sur ce qui est imprimé, biffant ici, passant là une phrase au typex. Qu’est-ce qu’un livre ? Je me prends à me souvenir de ces recueils de poésie de l’avant-garde polonaise des années Trente, triturés jusqu’après leur mise en rayon, leur forme surgissant dans le pacte de lecture comme le moment de poésie le plus pur. Je me prends à aimer toutes ces imperfections de l’imprimé, raccords, ajouts, je rêve au sens que prend en définitive le simple rajout, dans la page imprimée, à la main, du mot "vous". Je songe à ce "h" de la page 62 qui manquait à l’ouvrage, à cet ajustage de dernière minute, à l’auteur penché sur son œuvre rectifiant encore, écrivant toujours, poursuivant dans la rature l’impossible clôture et dans ces petits riens typographiques, j’entrevois quelque chose qui serait la poésie même, bousculant l’auteur de ses ailes immenses.

  

 

Correspondance, Valence Rouzaud, édition Thierry Sajat, 3ème trimestre 2012, 12 euros, 9782351573419.

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Published by texte critique - dans poésie
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