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25 septembre 2014 4 25 /09 /septembre /2014 04:23
 
Fannon.jpg« Oui à la vie. Oui à l’homme. Oui à la générosité »… Franz Fanon, Peau noire, masques blancs
Le fil conducteur de la pensée de Fanon, c’est au fond sa réflexion sur les conditions de possibilité de la liberté humaine. Une recherche moins philosophique que située, s’efforçant de démonter les mécanismes de la domination sociale, et en tout premier lieu bien sûr, ceux de la raison coloniale. Fanon aura ainsi été celui qui, mieux que tout autre, aura inauguré l’effondrement du narcissisme européen, pour le plus grand bien de cette vieille Europe croupissante. En refusant en outre d’enfermer sa pensée dans le seul geste de la révolte, évidemment nécessaire, dessinant pour nous un horizon d’accomplissement lumineux, déterminant cette révolte en acte de création plus que de résistance. Un chemin difficile certes, douloureux, que l’on paie toujours au prix fort. Que l’on paie en particulier au prix d’une défiance à l’égard de ses propres préjugés, sinon de ses propres désirs. Creusant cet inconscient culturel qui nous plombe, Fanon aura ainsi pointé avec pertinence l’objet du leurre sociétal qui nous surprend tous dans des mimes tragiques. Que désire l’homme noir soumis ?, se demandait-il. Être blanc. On peut aisément transposer : nous voulons tous être riche et qu’importe le degré de suffisance de cette richesse-là, et reconnus. Les classes modestes et populaires orientent leurs désirs vers les classes bourgeoises, lesquelles l’ont orienté depuis beau temps vers les classes aristocratiques qui ont bien évidemment survécu à la Révolution française. Et de ces classes en cascade, chacun attend sa reconnaissance… Comment inventer, dans ces conditions, des formes nouvelles pour nos désirs ? Fanon s’en est aussi posé la question comme psychiatre : celle par exemple de savoir comment rompre avec ces sentiments d’infériorité et d’illégitimité qui façonnent nos désirs, posant une sorte de social-diagnostic sur la société qui lui a permis de mettre en relation l’inconscient et la structure socio-économico-politique de son époque. Celle-là même qui pèse si fortement sur nos désirs, les conditionne tant et dont nous ne pourrons pas faire l'économie de ne pas la déconstruire. ll faut être aussi noir que possible, affirmait-il alors, face au racisme colonial. Cette négritude devenait le point de départ d’une humanité plus profonde, qui gardait de croire au bavardage immonde de la classe politique : liberté, égalité, fraternité, honneur, patrie, autant d’injonctions vides de tout contenu, n’empêchant nullement le racisme le plus odieux de s’exprimer en toute bonne foi. Fanon avait parfaitement décrypté ce discours de domination qui commande à l’immigré d’imiter son maître mais en restant à sa place : celle de la soumission. Il avait parfaitement perçu combien c’était autant la ressemblance que la différence de ces êtres «voués» à la soumission qui troublait, avant que d’inquiéter. Car au fond, la seule chose qu’on attendait de lui, c’était la soumission. Cette même soumission que la classe politico-médiatique attend de nous aujourd’hui.
 «La fonction d’une structure sociale est de mettre en place des institutions traversées par le souci de l’homme. (…) Une société qui accule ses membres à des solutions de désespoir est une société non viable, une société à remplacer», affirmait Franz Fanon. A mesurer l’étendue du désespoir qui anime un pays comme la France, qui a cessé de faire société depuis une bonne dizaine d’année, on mesure combien Fanon était dans le vrai, porteur de ce nouvel humanisme qu’incarnent les minorités (relatives)  et qui sont le seul horizon dans lequel réintroduire la question de la dignité et de la liberté des hommes. Minorités aux identifications ambivalentes, nécessairement, oscillant entre la tentation de s’enfermer dans les insistances d’une raison identitaire et de s'ouvrir à des modèles extérieurs. Minorités toujours menacées de se retrouver piégées dans l’amertume d’un désir mimétique qu’il soit identitaire encore une fois, ou fourni par le camp de la domination, mais minorités traversées de part en part par une vraie morale, parce qu’elles reçoivent leur caractère universel à travers leur souffrance, ne revendiquant pas un droit privé «parce qu’on ne leur a pas fait un tort particulier, mais un tort en soi» (Fanon).  Et surtout, parce qu’elles ne peuvent s’émanciper sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la société et sans, par conséquent, les émanciper toutes, la perte complète de l’humanité ne pouvant se reconquérir que par le regain complet de l’homme, ainsi que le pensait Marx, que Fanon rejoint ici.
 
Comprendre Fanon, Michael Azu, éd. MAX MILO, 3 juillet 2014, coll. Comprendre, 110 pages, 12 euros, ISBN-13: 978-2315005062.
 

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Published by texte critique - dans Politique
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