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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 06:00

breviaire2.jpgDernier texte de Cioran écrit en roumain, confectionné pendant la Guerre, dans le Paris occupé. Cioran vit alors en foyers universitaires, voire dans ces chambres d’hôtels insalubres qu’il affectionne. Il a été pendant trois ans professeur de philosophie, a publié cinq livres, affirmé avec force que l’éthique n’existait pas, mais il demeure un parfait inconnu en France. Cioran se cherche, ne sait pas que son exil sera définitif et qu’il endossera à la perfection une nouvelle identité de métèque. Il dresse le bilan de sa vie, amer. Il n’a pas d’avenir, juste un passé trop encombrant : son identité roumaine non seulement lui pèse et, il le pressent, elle est un obstacle à sa réalisation. Cioran aspire à quelque chose de plus ample, qui refuserait toute limite, celle de la raison comme celle des sentiments. Quelque chose d’excessif. Qui ait la saveur de l’irréparable. l’ouvrage qu’il conçoit en porte la marque, débraillé, inaccompli, refusant la clôture des textes trop bien pensés, trop bien écrits. Mais il ne le publiera pas. Il l’oubliera même, pendant près de quarante ans pour le premier volume, totalement pour le second qui ne sera retrouvé qu’après sa mort, en 1995. Mais même pour le premier, Cioran voudra d’abord le détruire, avant de consentir à l’éditer en lui apportant malheureusement quelques retouches qui en gâteront la spontanéité. C’est que l’ouvrage ne lui plaît pas. Pas assez affirmé. Il y a pourtant déjà tout Cioran là. Mais peut-être en effet, est-il encore trop occupé à renoncer à son identité roumaine qu’il déconstruit vigoureusement, tout comme aux valeurs qui fondent encore cette Europe haineuse et qu’il a en partage.

L’essentiel de sa démarche porte ainsi sur son identité roumaine, qu’il ré-articule pour mieux l’endosser. Elle est un frein ? Qu’elle devienne une malchance universelle. Reconstruite comme valeur négative, cette identité au sein de laquelle personne ne peut s’accomplir, où tous souffrent d’un vouloir dépourvu de volonté, ne devient acceptable que dans cette forme excessive. C’est ça. Il y est presque. Cioran pilonne les fondements de son identité valaque, élève les Carpates au rang de chimères, fait de tout roumain le veilleur des affres d’en bas, l’insomniaque au chevet du malheur des hommes. Le peuple roumain devient sous sa plume le modèle de tous les peuples européens, solitaire, errants, "le dos lesté de glèbe" et recouvrant la terre d’un infini minuscule. Des peuples au sein desquels l’être ne peut vivre que dans les ténèbres, la solitude des êtres s’affirmant partout prégnante, dans l’inconfort d’un langage de dupe que l’on continue pourtant de croire commun. Oui, c’est ça, voilà, il a trouvé où fonder son existence : dans cette solitude, qui est le sens premier de l’être. Une solitude qui vient de ce que rien ne soit adéquat, suffisant, à commencer par l’identité, qu’il désigne formellement comme le grand ennemi de l’homme. Car ce que veut l’être au plus profond de lui, c’est le dehors des choses. Contester le réel, nier pour désintoxiquer l’univers, voilà ses mots d’ordre désormais. Et transformer le réel en prétexte. Ce pré-texte qu’il griffonne, précisément, où surmonter l’inconvénient d’être né. --joël jégouzo--.

 



Bréviaire des vaincus, E.M. Cioran, vol. II, éditions de l’Herne, traduction Gina Puica et Vincent Piednoir, coll. Carn, mars 2011, 116 pages, 13,50 euros, ean : 978-2851979414.

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Published by texte critique - dans essais
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