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14 septembre 2012 5 14 /09 /septembre /2012 06:09

belle-et-bete.jpgJulia Peker relevait la scandaleuse ambivalence du concept de dégoût, neutralisant presque la raison, désarmant sa logique, au delà, sans cesse, de l’art de raisonner, l’enjambant pour verser toute pensée hors d’elle, tyrannisant le concept en le saturant bientôt d’images, de sensations, submergeant l’esprit par les émotions de la chair. Il y a, en effet, bien une sorte de scandale logique du dégoût, qui ne peut jamais s’en tenir au conceptuel mais campe sur les frontières de ce que penser prétend. Car il y a dans le dégoût une puissance qui aimante. Quid, par exemple, de la fascination de l’horreur ensanglantée ? Celle de la transgression ? Mais n’est-ce pas une réponse trop hâtive, convenue pour tout dire ? Qui ne peut que poser aussitôt la question du désir, du plaisir. Qu’est-ce que le plaisir, superbe dans sa bassesse ? Peut-on éprouver de l’allégresse à agir par dégoût ? Tel saint Augustin confessant ses larcins. Ou aujourd’hui, ce spectacle des cadavres où notre société a recyclé une partie de son plaisir, dirigeant les nôtres vers ces objets sinistres…

Y aurait-il donc une érotique du dégoût ? Où nous pourrions enfin vomir le désir comme un spectre qui nous déborde… Car peut-on contenir le désir ? Quel cadre de valeurs ériger pour le soustraire à ses excès, quand sa loi même relève de ce que Heidegger nommait la réquisition, le désir constituant sa propre et unique finalité ? Une finalité qui nous ouvre toujours à son renouvellement tout autant qu’au nouveau, aux parfums autres, aux voluptés étrangères, là où campe par exemple le suprême raffinement de l’art culinaire, son haut-goût bousculant volontiers le code des saveurs pour en explorer les limites aux frontières du dégoût –ces viandes faisandées, quel délice ! Voyez l’exercice périlleux du désir sexuel. La Belle et la Bête, où l’objet du désir doit devenir le désir de l’objet. L’érotisme ne tourne-t-il pas autour d’un vide, constitutif même de l’objet du désir ? Ainsi s’apaise le désir, dans une jouissance provisoire, projetant déjà l’ombre de son inassouvissement. Rappelez-vous Lacan : "il n’y a pas de rapport sexuel", l’objet du désir est un mirage, la sexualité, une tension qui tient en elle ses propres excès. Différé, altéré, le désir n’est-il pas jamais lui-même que dans son altérité radicale ? Ainsi, désir et dégoût se féconderaient (la Bête). Ils ne seraient pas les termes d’une opposition, analyse superbement Julia Peker, mais ceux d’une dialectique où le dégoût s’opposerait au désir sans en être la négation. Le dégoût ? Un désir négatif en somme, au sens où dans les mathématiques il existe des valeurs négatives. Conception qui éclairerait in fine l’ambivalence du mot forgé par Freud : celui de libido, ce concept importé de l’idée d’une faim, d’une pulsion qui s’affirmerait dans la contrariété, où le dégoût s’affirme dans l’orbite du désir…

 

 

Cet obscur objet du dégoût, de Julia Peker, éditions Le Bord de l’eau, janvier 2010, 194 pages, 20 euros, ean : 978-2-35687-053-7.

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Published by texte critique - dans essais
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