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13 septembre 2012 4 13 /09 /septembre /2012 06:13

degout.jpgDu dégoût, on connaît les symptômes : la nausée. C’est dire s’il prend au corps, soulevant le cœur, retournant l’estomac. On en connaît aussi la pédagogie, essentiellement négative, cette discipline du corps dont l'équivoque porte ses plus beaux fruits dans l’ordre du langage, où la transgression verbale ouvre un curieux champ de jouissance. Une ambivalence qu’explore Julia Becker, observant que l’enfant qui joue du mot "caca" plutôt qu’avec ses matières fécales, apprend autant à les expulser qu’à transgresser cette expulsion. Fabuleuse leçon sur le discours humain, où la discipline du corps dresse l’esprit à l’art de l’esquive et de l’allusion, où la pudeur et la honte s’épaulent pour tracer notre intrigant chemin de liberté.

L’enfance passée, force est de reconnaître que cette mise en scène d’un monde aseptisé échoue : il n’est que de réaliser son recouvrement quotidien par nos déjections verbales…

L’insupportable est ainsi un objet aux contours flous, tant socialement qu’anthropologiquement. Sinon intellectuellement : une philosophie de la merde reste à écrire, bien que l’auteur s’y soit sérieusement coltiné ici, explorant consciencieusement un possible cadre conceptuel à l’intérieur duquel rendre compte de cet objet qui ne se laisse pas réduire conceptuellement. Car de quoi s’agit-il avec l’immonde ? Rien moins que d’exclure tout un pan de notre réel. L’immonde occupe de fait une fonction ontologique où désigner dans ce réel qui nous abrite une part d’insupportable. L’entreprise est sérieuse, on le voit, puisqu’il s’agit de tracer les limites de notre monde, cette frontière où puiser la possibilité d’être -humain. Mais une frontière si mouvante, si brumeuse qu’elle laisse constamment entrevoir l’existence de cette zone obscure où ne pouvons pas vivre, où nous n’existons plus. Une zone qui habite notre monde même. Et qui est l’univers du grouillement, de la confusion, du visqueux qui ne peut trouver sa place dans notre monde sans le compromettre décisivement. C’est dire combien notre monde et notre existence sont fragiles, rongés qu’ils sont par le trou noir des cabinets. Un vrai trou noir cosmique que celui de l’immonde. Celui de l’informe, qui n’est pas ce qui ne fait pas monde, qui n’est pas ce qui est hors du monde, mais ce qui ne cesse d’y entrer par effraction, pour le défaire. Car l’immonde est ce qui ronge de l’intérieur et nous apprend à tout jamais combien notre situation est inconcevable –celle que nous soyons ! Il est ce qui ouvre à une métaphysique de l’horreur : la conscience d’être, si peu en même temps, tellement menacé dans cette histoire invraisemblable de l’univers en expansion. Il est ce qui nous renvoie sans cesse à l’horreur que nous ne pouvons pas vaincre : la dégradation universelle, notre devenir charogne.

L’immonde, chevillé au sein même de notre condition, a pénétré nos esprits pour nous révéler l’immense difficulté que nous avons à penser son existence, détruisant au passage les formes mêmes de la logique humaine par sa scandaleuse ambivalence : l’angoisse d’une distinction devenue invisible.

 

 

Cet obscur objet du dégoût, de Julia Peker, éditions Le Bord de l’eau, janvier 2010, 194 pages, 20 euros, ean : 978-2-35687-053-7.

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Published by texte critique - dans essais
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