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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 09:43

domination.jpg"On préfère un système de domination dont on maîtrise les usages à une liberté imprévisible".

 

Bétracice Hibou, qui a longtemps étudié le cas de la Tunisie, reprend ici à nouveaux frais tout ce qui a été pensé sur la question, depuis Weber en particulier, dont elle se revendique.

Approche totalisante donc, intégrant l’économie comme construction sociale, ce que nos chères élites politiques ont oublié.

La démarche est d’emblée intéressante, qui affronte des situations historiques étrangères les unes aux autres pour tenter de révéler ce qui nous sépare de ces histoires, celle de l’Allemagne nazie par exemple, ou de la Grèce Antique.

Armée de Weber et Foucault, la question qui nous est posée est celle de savoir quels intérêts nous trouvons à obéir à des contraintes qui souvent nous plient, un genou en terre. Réponse : le besoin de vivre une vie "normale". Qu’entendre par là ? Une vie sans histoire ? En un sens oui : vivre sans heurt tant la révolte est difficile, demeurer passif pour préserver son existence. Vivre en creux des règles établies, quelles qu’elles soient, en s’en accommodant, ce qui implique certes la soumission, mais n’exclue en rien l’écart du cynisme, du scepticisme, voire de l’indignation distinguée, sinon conformiste, tous ces ajustements à la marge qui permettent de n’avoir pas trop honte de ce que l’on est. Mais fondamentalement : accepter ce qui est, à savoir, la terrifiante normalité.

D’autres avaient poussé la même analyse dans des situations qui nous paraissent aujourd’hui extrêmes, comme cette étude de Christofer Browning sur le 101ème bataillon de réserve de la gendarmerie allemande, premier lancé dans l’extermination des juifs, qu’ils tuaient en masse avec des moyens artisanaux, armés de leurs seuls fusils. Aucun des membres du bataillon ne ressentait de haine particulière à l’encontre des juifs, ni n’adhérait à l’idéologie nazi. Lors de leur audition, après la guerre, ces hommes ordinaires expliquaient très sincèrement qu’ils avaient accompli leur tâche en tentant d’y apporter le perfectionnement technique qui la rendait supportable et que la force du conformisme aidant -sous le regard des autres il est difficile de se soustraire-, ils s’y étaient "résignés".

Dans d’autres situations, ailleurs, on voit comment cette terrifiante normalité finit par banaliser des comportements intolérables, comme dans le cadre de cette montée de l’islamophobie en France, impulsée par le sommet de l’Etat comme un sentiment tout à fait normal, sinon recommandable.

Et cette normalité, encore une fois, peut très bien s’accommoder de mécontentements, d’inquiétudes, de récriminations. L’adhésion n’est jamais pure à ce qui arrive. Et il n’est même pas besoin que l’Etat vous achète pour rentrer dans le moule, faire le gros dos en attendant que cela passe. Les historiens ont voulu un temps nous faire croire qu’Hitler avait acheté les allemands par l’élévation de leur niveau de vie et que cette contrepartie à elle seule expliquait le silence du peuple allemand. Mais toutes les récentes études montrent qu’il n’en fut rien en réalité, que l’économie artificielle des nazis ne créa que très peu de richesses, vites confisquées par les habituels nantis, sinon par le biais d’une offre d’emploi passablement conjoncturelle, provoquée par une économie militarisée à outrance. En fait, le IIIème Reich fut une variante normale de l’Allemagne du XXème siècle. Une idée avec laquelle nous avons encore du mal à nous accorder, aujourd’hui. Une variante normale, à cette distinction près que le nazisme aura été l’âge d’or d’une normalité autoritaire. Une normalité pour beaucoup fabriquée autour de la mise en place du clientélisme, la raison d’être fondamentale du système politico-économique nazi. Mais on le voit, cette conception de la privatisation de la société n’est pas le propre du régime nazi et ne constitue en rien, par exemple, une anomalie historique : elle est la base même de la construction des démocraties modernes, où le clientélisme illustre à la perfection la capacité du politique à représenter la société par des processus de délégation informelle.

pauvrete2.jpgBien évidemment, pour que les choses tiennent, il faut en produire l’illusion. Tous les staffs de communication des partis au pouvoir savent que le désir, fût-il de paix, est pénétrable aux techniques gouvernementale de la manipulation à travers ces invariants de la domination : la demande d’ordre, de sécurité, de stabilité, de tranquillité. Toutes demandes qui font de la domination une douceur insidieuse.. Ambiguïtés lexicales volontaires, malentendus, sous-entendus, fausses querelles, la domination s’exerce à travers une mise en scène langagière. Et l’on sait bien, dans l’entourage de Sarkozy, comment l’érosion viendra altérer peu à peu les frontières entre le normal et le naturel, en matière de racisme par exemple. A la longue, un consensus se fera jour, qui servira de socle à la production sociale de l’indifférence morale, où l’on voit volontiers se substituer la responsabilité technique à la responsabilité morale (rappelez-vous l’affaire du sang contaminé : responsable, pas coupable).

Parmi ces techniques, la comptabilité nationale, les fameuses statistiques du chômage par exemple, technique exemplaire de production de l’indifférence morale, passant par la mise en chiffres qui est avant tout un processus de mise à distance rendant acceptable l’existence de millions de chômeurs jetés dans l’effroi de la précarité. --joël jégouzo--.

 

Anatomie politique de la domination, Béatrice Hibou, La découverte, avril 2011, 298 pages, 24 euros, ean : 978-2-7071-67668.

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Published by texte critique - dans Politique
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