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29 septembre 2009 2 29 /09 /septembre /2009 10:33
C’était un mardi. Celui du 30 juin 2000. Paul Ricœur était l’invité des Conférences Marc Bloch dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne. Âgé, certes -il a 87 ans-, son œuvre derrière lui déjà, avançant vers un terme qui ne faisait aucun doute pour personne - quelques années encore et deux ouvrages déjà bouclés comme par devoir, non pour clore mais appeler ses lecteurs à rassembler encore leurs forces et refuser les endoctrinements éphémères.
Paul Ricœur, dans l’un de ces moments magiques de la pensée où l’auditeur paraît s’élever peu à peu au-dessus de lui-même par la force d’une intelligence rare et claire.
Je me rappelle cette soirée. Salle comble : le tout Paris universitaire se pressait dans le Grand amphi de la Sorbonne avec le sentiment d’assister à l’un de ces événements majeurs de la vie intellectuelle. Salle comble pour ce qui paraissait aussi un hommage qu’il n’était que temps de rendre à un penseur d’exception.
Dans sa présentation, Jacques Revel évoqua les relations tourmentées que les sciences sociales avaient de longtemps entretenues avec la philosophie. Une vieille rivalité que Ricœur avait fait tomber en suscitant entre elles une incomparable écoute mutuelle.
La conférence, dédiée sobrement à François Furet («mon ami»), dura deux heures.
Deux heures pleines, denses, souvent techniques. Du problème de l’advenue des nominaux à la question de l’énigme de la présence en image de l’absent. Deux heures riches, généreuses, Ricœur ciselant son propos pour ne pas réduire son intervention à l’exercice d’une démonstration mondaine. Ricœur n’hésitant pas à nous embarquer dans une pensée exigeante, malaisée. Affrontant par exemple sans détour le difficile problème du statut épistémologique de la preuve. Dessinant d’une voix nette la configuration du paradigme indiciaire, décortiquant dans l’aridité de l’exigence analytique l’opération historiographique. Tant et tant qui nous portait au delà de nous-même.
De cette conférence j’ai retenu bien des démonstrations savantes, élégantes, et puis, pour ce qui nous arrête ici provisoirement, sa mise en garde à propos d’un devoir de mémoire devenu à la mode. La décennie qui venait de s’écouler s’était structurée autour d’une fausse éthique de ce devoir. A coup sûr une morale abusive sinon despotique -pour reprendre l’opposition si fructueuse plaidée par le grand penseur entre éthique et morale.
Ricœur en dénonçait les dérives : celles d’une exhorte violant l’exercice de l’anamnèse et poussant les communautés vers un repli dangereux. De toute son autorité, il plaida pour l’émergence d’un travail de la mémoire, plutôt que l’allégeance pressée à son décorum grandiloquent. Un travail depuis lequel interroger, chacun et tous presque dans le même temps, le sens de cette (re)présentation présente du passé absent, l’horizon d’attente que tout cela dessine, l’Histoire à laquelle tout cela convie.

Il faut relire sans doute son ouvrage touffu, ardu, un brouillon encore à maints égards - La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli-, somme philosophique d'une autorité incomparable, investigation systématique de ce qui fonde la relation de l'homme au passé, pour mieux saisir l’énigme dont il est question plus haut. Il faut le lire pour tenter de mieux comprendre les tribulations de nos engagements dans l’horizon d’une mémoire polluée qui ne sait ni se souvenir ni oublier, afin de mieux construire le forum de nos vivre. Pas de représentation du passé sans, d’abord, le constat de sa disparition. Ne jamais oublier donc, que ce qui est en jeu dans la comparution du passé, c'est d’abord ce moment de la remémoration (un présent) qui s’aventure au seuil de la légitimation de cette trace. (Voir les travaux de Pierre Nora sur ce qu’il nomme « l’instant mémoire », ou « la mémoirisation », le moment où la mémoire encode cette trace du passé).
Reconnaître en quelque sorte la fragilité de ce moment, c’est-à-dire explorer toutes ses implications (personnelles, sociales, politiques, historiques, idéologiques, etc.), tout autant que les fictions qu’un tel moment libère pour recouvrer le réel disparu. Donc faire l’aveu de toutes les accommodations, de tous les ajustements avec l’empreinte laissée en nous par ce réel, avouer enfin que la mémoire est le spectacle d’un passé indiscipliné.

Cet effort de rappel, c’est au souvenir de cette soirée plutôt que d’un livre que je voudrais pourtant l’articuler, comme pour m’approcher mieux de ce que le penseur s’efforçait d’incarner, m’affronter au souvenir de ce corps tendu dans le souffle d’une conviction, assumant, au delà de ce qu’il disait sur la condition historique des humains que nous étions, et comme jamais, ce qui était vraiment en jeu : la possibilité d’une Histoire collective. Et ce faisant symbolisant, lui, ce soir là, illuminant par sa présence et son discours le propos fondateur de Marc Bloch :
«l’Histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes».
joël jégouzo--.

L’écriture de l’histoire et la représentation du passé, Paul Ricœur, 22e conférence Marc Bloch, sous l’égide de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, mardi 13 juin 2000.

La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paul Ricœur, Le Seuil, coll. Points essais, mars 2003, 690 pages, 9782020563321

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