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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 11:04
Sans doute est-il vrai, comme l’écrit Luc Bondy, que « c’est dans les récits qu’on vit le mieux ».
Et c’est à sa fenêtre de la Seminarstrasse que le narrateur, un personnage de second plan, assistant metteur en scène, contemple ce que devient sa vie pour tenter de lui donner forme et vivre encore, du mieux qu’il peut, cette régurgitation du passé qui est le signe bouffon par lequel s’annonce le Jugement Dernier.
Cet homme qui regardait habituellement les choses d’en bas, le voici qui ne peut plus les observer que du haut de sa fenêtre, épiant le mouvement du temps qui l’emporte, depuis cette désagréable lenteur qui est entrée dans sa vie - l’autre indice baladin. Un rythme exaspérant. Quel âge a-t-il ?, il ne le sait plus trop, à dix ans près. Le corps usé, fatigué, alors qu’il ne peut plus lire, qu’il regarde plus qu’il n’observe, (mal)Voyant se proposant de donner à voir plutôt que de voir lui-même, mettant en scène, de fait, les anecdotes et les figures de son aventure terrestre, de plus en plus nombreuses à s’égarer, à dériver, à se perdre dans le fil d’un temps qui n’est plus le sien (le syndrome BW ?), ce qu’il recompose, c’est finalement une histoire d’espace entre les corps, celle de cette raison corporelle qui est le propre de la mise en scène théâtrale, où l’Echange est une promesse portée d’un poumon l’autre – pour un peu s’ouvrirait à nous le souvenir de L’Anthropologie du geste, de Marcel Jousse, décryptant ce vide entre les corps où l’humanité est allée fonder son dire. Une histoire de rythmes, de temporalités.
Car ce qui frappe dans ce court roman (dont je ne suis pas certain d’avoir aimé les qualités, ni détesté les défauts), c’est ce à quoi l’auteur est attentif : moins les idées que les gestes qui les portent, Meursault de Camus et son café au lait, les routes de Lagos encombrées de déchets poussés par le vent, Kafka demandant à Milena de ne pas approcher de lui par derrière, ni de côté, mais de face. Du théâtre, en somme, mimodrames où chacun puise la révélation d’être soi - le geste dans la connaissance qu’il ouvre.
Le théâtre, justement, est peut-être mort de la rude concurrence que l’image lui oppose, et de ce que tout le monde se donne aujourd’hui en représentation, nous dit Luc Bondy. Pas si certain : What do pictures really want ? A cette question que posait W. J.-T. Mitchell (dans October, Vol. 77., Summer 1996, pp.71-82.), s’il n’y a pas de réponse simple, du moins l’indécision du statut des images peut-elle déjà nous réconforter de ce qu’elles aient tant besoin de nous. Luc Bondy, qui est l’un des grands metteurs en scène du théâtre d’aujourd’hui, nous en a souvent offert le « réconfort ».
On vit dans la dissonance, écrit-il encore. J’écrirai plus volontiers, à la suite de Gombrowicz, que l’homme est nécessairement un  être oxymorique, à la fois maître et esclave de sa forme. Et consentirais assez à l’élégance d’un ton souvent amusé, qui n’est pas sans convoquer – puisque le récit invite chacun à le vivre intimement-, cette gourmandise intelligente de la famille Bondy pour les choses de l’esprit.--joël jégouzo--.


A ma fenêtre, Luc BONDY, traduit de l'allemand par Olivier Mannoni, éd. Christian Bourgois, sept 2009, 154 pages, 18€, ISBN : 978-2-267-02045-8

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commentaires

Eglantine 14/09/2009 17:56

vous m'avez posé un jour une question a laquelle je n'ai pas encore répondu sur mes lectures..déci delà si ça ne vous embête pas je mettrai des commentaires ce qui me permettra sans doute de mieux cerner d'abord pour moi-même ce que j'aime ou pas ! ah ces mères-grand une véritable plaie..
De la critique que vous en faites je ne lirais pas le livre.
La science fiction non plus...les romans sur l histoire nenni...j'ai besoin de "présent" même pas d'avenir mais de présent, de gens qui écrivent simplement sans vouloir se prendre pour l'auteur du siècle, des gens qui savent raconter: l'amour, la finance, la crise, ...les polars bien écrits sans penser que seuls les gros mots rendent crédibles les livres policiers ...la suite au prochain "com"
bonne soirée

jJ 15/09/2009 07:44


Bonjour Eglantine. Entendu : je lirai vos commentaires et tenterai, à travers cette forme si aprticulière d'écriture, au fond, de mieux comprendre vos lectures. Déjà, je note cet intérêt "exclusif"
pour le présent, tout en me posant la question de savoir dans quelle temporalité enraciner ce présent qui, tout de même, peut-être lointain et arracher au passé, non ? Et en ce qui concerne les
littératures policières, sachez que j'écris aussi pour deux sites consacrés au genre : noircommepolar et www.k-libre.fr. Du très bon là aussi - je veux parler des romans que j'ai pu lire. Enfin,
sur ce blog voyez-vous, je ne veux chroniquer que du très bon en réalité, excluant beaucoup, car il y a beaucoup à exclure. prochainement, je vous ferai moi aussi part de mes coups de coeur, de ces
grands livres que j'apprécie tout particulièrement, qui sont, à mes yeux, de véritables trésors. l'auteur du siècle aussi bien : Sebald ! Vous connaissez ?
amicalement, et grand merci pour cet échange !


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