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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 07:18
Une vieille dame. Irlandaise d’origine (on songe à Synge). Sa vie, ou ce qu’il en reste sur le seuil de son long épuisement. Elle se souvient. Son mariage. Les enfants. Lui, déjà mort, le trop discret compagnon qui permit qu’elle tienne debout. Faut-il une vie pour en arriver là ? Fripée, mais debout. Lui mort. Restent les enfants. Surtout cette odeur lactée des premières années. L’enfant : l’Autre si grand en soi. Le reste est littérature (Artaud).
Voilà, c’est à peu près tout. Non : elle a vieilli. La voici presque seule. Seule. La nuit tombe. Sa nuit. Si mystérieuse. Avec ce silence tout autour et puis au bout.
Etre vieux déjà, avant même de l’avoir réalisé. Le monde dehors. Liberté grenue.
La vieille dame se révolte une dernière fois contre ces régimes qu’elle devrait suivre. Elle remplit son frigo de flamby.

La vie ne tient jamais ses promesses. Là-bas l’Irlande qu’elle a laissée derrière elle dans un exil pourtant salutaire. Et aujourd’hui : le boîtier que ses enfants veulent lui voir porter, avec ce petit bouton sur lequel il lui faudrait appuyer en cas de. De quoi au juste ?
La remontée des souvenirs. Roborative régurgitation quand le périmètre du désastre s’étend inexorablement. De jour en jour et c’est cela qu’on lit, mot après mot, cette dévastation qui gagne à chaque phrase du terrain, les enfants qui ne voient plus en elle qu’une vieille femme qu’il faut veiller. Pour quoi au juste ? Retarder l’heure ?
Elle finit par devoir quitter son appartement. Direction les vieillards - « je ne suis pas cela ». Les vieillards et cette odeur de pisse qui flotte dans l’hospice. L’attente interminable des quelques moments rythmant leur journée, puis leur semaine, le dimanche, la visite des petits-enfants - et puis les visites s’espacent.
Etre irlandaise, c’était certes vivre sous le joug de l’existence, mais n‘en pas supporter la lourdeur, se rappelle-t-elle.
On lui fait la toilette. Comme à un nouveau né - «je ne veux pas de leurs mains». Son corps morcelé en parties à nettoyer.
Reste l’imaginaire. L’Irlande. Traverser les mers à la nage, loin du cheminement minuscule, du lit au fauteuil derrière la vitre. Là-bas Singapour, la Mongolie, New York. Fuir. Là-bas, fuir, je sens que des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux (Stéphane M., au secours !).
Outre la mort, rôde. Comme chez elle parmi les vieux.
Alors l’immense cri que rien ne peut entamer : « j’ai besoin d’une caresse ». Mais on ne caresse pas les vieux. Le bord des larmes alors, où rien ne s’accomplit. Cette accumulation de défaites au dernier instant.
On se défait. Et se défait de tout ce que l’on croyait avoir conquis.
Le pathétique de cet ordre du monde.
La vie. Sauf la fin.
Superbe premier roman, poignant, oui, et à l’écriture tellement irréfutable ! Narquois, certes, dans la circonspection à soi, invraisemblable et tangible, ego comme adressé plutôt qu’adossé. –joël jégouzo--.


Dernière adresse, de Hélène Le Chatelier, éd. Arléa, coll. 1er / mille, à paraître sept. 2009, 96p., isbn : 978-2- 869598690, 13 euros.

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commentaires

Coline 01/07/2009 11:02

Quand l'erreur est belle ....

Tu m'as donné envie de le lire, je suis d'ailleurs un peu une jumelle ( mais en regardant par le petit bout, ça éloigne !) : vieille dame indigne (encore jeune, mais comme ça demande un boulot fou, vaut mieux s'y prendre à l'avance.... encore curieuse, encore râleuse et coupdefoudreuse ! Suis pas loin du coup de foudre pour ton blog, là...

jJ 01/07/2009 19:42


c'est intimidant : il faudra alors ne pas décevoir. Quel engagement !


Jacques Raulet 30/06/2009 15:14

Non pas de Antonin Artaud, mais de Verlaine :
" Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature "
P. Verlaine

Art poétique, écrit en 1874 et publié en 1882....

jJ 30/06/2009 15:17


Oh, étrange ! Je l'avais lu sous la plume d'Antonin Artaud, qui l'aurait alors copié de Verlaine ! Merci pour cette précision et cette lecture, le goût qu'elle signe.
Mais comme je l'ai aimée, cette phrase, dans la sphère d'Artaud, je laisse l'erreur filer, avec cette correction.


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