De l'Amour fut le
premier livre publié dans la collection Bréviaires, dirigée par Thierry Bouchard et Max Schvendorff. Mais le texte fut tout d'abord édité par le Centre International de
l'Estampe URDLA, à Villeurbanne.Dans sa préface, plus amicale que scientifique, chaleureuse, émue même, Edgar Morin souligne d'emblée ce qui lui semble fonder la conception que Dionys Mascolo se fait de l'amour : son caractère contradictoire et son essence Tragique. Il n'hésite pas à parler à son propos de "voie négative". L'expression est excessive et semble imposée par la construction en effet "négative" du texte : écrit en réponse à une enquête inspirée par l'apologie de Benjamin Péret -Le Noyau de la comète (introduction à son Anthologie de l'amour sublime)-, les réponses s'en trouvaient à ce point orientées que Mascolo ne pouvait s'inscrire qu'en opposition pour affirmer la nécessité de la sienne.
Certes, il déploie bien un contenu "tragique" dans son propos, mais moins comme vision du monde que saisi dans la simplicité de son sens le plus commun : siège de tensions contradictoires. Tensions qui s'actualisent toutefois en une métaphysique de l'aimer où il ne s'agit ni de les surmonter, ni de les ignorer, mais de les "accueillir".
On retrouve là l'habituel schéma dialectique de la pensée marxiste, assez curieusement orienté vers une métaphysique qui en fait un très beau texte d'inspiration Lukácsienne (le jeune Lukács). C'est sur les ruines de la transcendance et leur "relèvement", parce que l'amour ne peut pas ne pas lui emprunter ses matériaux, que ce dernier parvient à prendre corps. Sans doute sommes-nous là, pour le coup, plus proche de la Vision Tragique du monde d'un Pascal, par exemple, qu'on ne l'aurait cru : c'est dans la solitude égologique que se forme le projet d'ouverture à l'autre. Il n'y aurait là rien de bien neuf toutefois, si l'on songe à la manière dont Proust en a posé les termes : parce que la question de l'amour s'est dangereusement rapprochée de la question de l'être, l'engageant tout entier dans un chemin qui ne mène nulle part ailleurs qu'au pas douteux d’une foulée impatiente, il n'est pas d'objet qui puisse répondre à mon attente. Mais Mascolo ne s'en tient pas à ce constat tragique du malentendu qui pèse sur la demande d'amour. Il dessine une échappée sous les traits de la mystique chrétienne (Thérèse d'Avila), qui repose sur la casuistique pertinente des tonalités d'aimer (amour-amitié, amour-tendresse…), dont il retient celle de la compassion (réciproque) comme la plus à même de garantir et de pérenniser le sentiment d'amour. S'ouvrir à l'autre s'inscrit ainsi dans un double mouvement, de don absolument de soi mais non absolu, dans l'accueil compassionnel du don qui m'est fait. Là où l'élan amoureux me démunit de moi, je puis fonder dans le projet d'aimer l'assurance de mon recouvrement.
"L'amour est une invraisemblance tout à fait normale", écrivait Niklas Luhmann. Mascolo parle d'utopie et nous invite à la risquer simplement, comme désir sans objet précis "qui me fait placer ma nature hors de moi", dans l'énoncé salutaire de l'aporie amoureuse. --joël jégouzo--.
De l'Amour, par Dionys Mascolo, Préface d'Edgar Morin, Urdla éd., 1993, 65 pages, 6 euros, ASIN: B000WH3GHU
Dionys Mascolo, né en 1916, est décédé le 20 août 1997, à Paris.
Image : La femme du Gange, de Marguerite Duras, avec, sur la photo, Christian Baltauss, Gérard Depardieu, Dionys Mascolo.
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Ecrit pendant la Grande Dépression, composé épisodiquement d’un camp de travail l’autre -ceux créés par l’Administration Roosevelt-, Waiting for
nothing
Tout au long des pages qu’il arrache à son néant, la préoccupation majeure que l’on voit
poindre est celle de la faim. Trouver à manger, l’obsession de ses journées, comme d’autres grattent aujourd’hui la terre pour dénicher une racine comestible. Et avec les autres stiffs se saoule
à l’alcool à brûler pour tenir bon l’hiver, disputant aux chiens leur pitance. Partout les enferme ce discours crapuleux qui jusqu’à nos jours a accompagné la souffrance des chômeurs :
"trouvez-vous un job !"… Mais dans l’Amérique de Roosevelt, le seul job possible quand on était stiff était de s’enrôler dans un camp de travail pour casser des cailloux et terrasser les routes
du prochain rêve américain. Dormir dans un sac à charbon, manger des quignons de pain rassis. Aux portes des Missions, Kromer décrit la file des loqueteux arrimés à leur bol de soupe. Parmi eux,
il scrute les yeux des mères affamées, leurs poitrines creuses, et fixe dans sa mémoire les regards hallucinés des bébés accrochés aux seins taris, mordant les tétons de rage. Parfois un homme
tombe de fatigue, et meurt, anticipant d’autres queues où d’autres hommes mourront bientôt. Tom fixe tout cela dans sa mémoire et sa tête explose, à détailler les stratégies de survie que les
stiffs doivent jour après jour actualiser pour durer, seulement durer. Et Tom braille, beugle, invective et martèle ligne après ligne l’ultime leçon à laquelle tenir coûte que coûte si l’on ne
veut pas se laisser bouffer par la phraséologie dominante : ne pas céder un pouce au discours libéral qui veut culpabiliser les pauvres de l’être et les chômeurs de vivre sans
emploi. Grande leçon pour nous encore, que celle qui consiste à prendre conscience et dénoncer ces discours odieux répandus sur nos têtes pour étouffer dans l’œuf nos révoltes
improbables et suffoquer les vies qui déjà se sont tues. Dans les jungles, ces camps improvisés où les Stiffs se rassemblaient -corps écrasés plutôt, enchevêtrés, tordus-, le seul cordial
était en effet de pouvoir se dire encore, de pouvoir comprendre que, faute de savoir maîtriser les flux financiers, on avait fait de la maîtrise des " flux de pauvres" l’enjeu d’une
communication débile, destinée à faire la démonstration de sa pseudo force républicaine.
Tadeusz Kantor est mort le 8 décembre 1990.
Varsovie,
dans les années 90. L’Europe pour destin. Mais les jours de neige, le goût âcre de la fumée du charbon rappelle Berlin et vous remet les pieds sur terre. L’ex-Est ressemble toujours à Beyrouth,
avec ses blocs d’habitation immolant un ciel maussade. A six heures moins cinq, Paweł décampe de son appartement ravagé par les sbires du parrain varsovien. Il a trois jours pour lui régler sa
dette. Il fonce tout d’abord chez Bolek, un nouveau riche, truand qu’on imagine en survêtement, chaînette en or massif autour du cou, gourmette d’aussi mauvais goût. Il veut lui emprunter le pognon
qu’il doit, mais il va l’avoir à ses trousses. Varsovie. Une ville aux aguets, tandis que le vent ne cesse de tournoyer, de s’engouffrer entre les barres d’immeubles. Une ville pleine de cris
retenus, exténuée déjà. Entre l’Allemagne et la Russie, ses tramways incessants rythmant la course éperdue de Paweł, Ulysse (celui de Joyce) des anciens mondes de l’Est nous donnant partout
à voir ces invraisemblables intérieurs en formica, aux meubles rafistolés, aux tapisseries d’un autre siècle. Paweł cherche du fric dans cette ville acquise au libre marché mais n’en trouve pas.
Alors il se laisse porter par des rencontres de hasard, pèlerin en son propre monde évidé, Pèlerin d’une Pologne non écrite encore, ré-écrivant superbement le Livre de la Nation
Polonaise de Mickiewicz (intitulé aussi le Livre du Pèlerin Polonais), pour n’en laisser entendre que le rire de ferraille tordu des tramways varsovien, peut-être la
seule continuité historique de la Pologne des années vingt à celle d’aujourd’hui. Varsovie. Le business devait sauver le monde. Des affaires, tout le monde voulait en faire. Tout un pays converti
au salut libéral. Mais la réalité têtue : blocs de béton égarés dans le brouillard. «En Pologne, c’est-à-dire nulle part», riait (jaune) Alfred Jarry. Plus que jamais le grand nulle part
dans ce rêve de Paweł. Marchés aux relents de chou, marchés de la misère, tout un monde enthousiaste et inquiet, trompé d’une manière certaine, par l’Europe qui ne vient pas mais s’annonce à grand
frais. D’abord dans la libération d’une ahurissante violence. Ensuite dans la dénaturalisation, la déculturisation, ici de la Pologne, débarquée de toutes ses traditions dirait-on, en pleine
mutation, certes, mais comateuse. Le tout écrit dans un style éblouissant, parfois virtuose – on songe aux énumérations à la Perec (tentative d’épuisement d’une place parisienne)-, parfois
asphyxiant. C’est alors toute l’atmosphère du Sartre de La Nausée qui vient sourdre dans des pages ouvrant à une phénoménologie de la déroute, de la poisse, du glauque
varsovien, avec pour seul horizon la campagne polonaise des années 90 et ses routes non carrossées, la boue et les chevaux de trait pour moyen de locomotion.
L’étude publiée ici, disons-le sans détour, est passionnante quant à son approche intellectuelle, mais sans grand intérêt quant à ses conclusions politiques : elle n’offre pas une vision de
la société susceptible de changer la nôtre, même si elle n’est pas sans intérêt non plus de ce point de vue, en particulier dans l’évocation qu’elle offre d’une histoire contemporaine
insuffisamment mise en perspective au niveau de la double faillite idéologique du libéralisme et d’un socialisme empêtré dans une mue qu’il ne parvient pas à accomplir vers une troisième voie
combinant justice sociale et économie de marché.
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