Mardi 3 avril 2012 2 03 /04 /Avr /2012 08:01

 

L'impossibleL’Impossible est un journal. D’un autre genre, cela va sans dire. Un journal pour tout dire impossible, qui prétend marier la qualité à la profondeur, réinventée tout juste vingt ans après l’expérience de L’Autre Journal, qui devait tant à Deleuze.

Un journal en forme de manifeste, bien au delà de sa première livraison au demeurant, par nature, programmatique.

Un journal qui invite ses contributeurs, écrivains, personnalités de la culture, rédacteurs occasionnels, à creuser, creuser sans cesse sans jamais se défaire d’une exigence d’écriture portée à l’improbable des temps neurasthéniques que nous venons de traverser. Tout l’inverse de ce qui se pratique aujourd’hui en France, où la superficialité s'apprête d’une trivialité sans nom. Une utopie donc. Invitant à la création d’une communauté de lecteurs et d’auteurs. D’une communauté engagée dans un travail de réflexion et d’écriture sur ce qui fonde et le sens de notre vivre aujourd’hui, et les raisons d’en désespérer. Des hommes, des femmes, qui se promettraient de repenser nos droits et tous les droits, de ceux des glaciers à ceux des animaux, des minorités à ceux des citoyens de seconde zone. Des hommes, des femmes, qui ne détesteraient rien tant que la lourdeur de notre monde à simplement exister. Des hommes, des femmes, qui ne renonceraient ni à l’intime de leur vie, ni à l’universel de leur être. Des citoyens qu’une impossible jeunesse tarauderait. Ardente contre la banalité du Mal et contre le temps qui passe et ce pire qui nous dévaste, ce peu de choix qu’on nous laisse. Il s’agirait donc d’élargir l’offre des possibles aux frontières de cet impossible que de sots dirigeants nous assignent. Et en parler entre nous pour briser l’entre-nous qui nous assassine.

Les temps sont impossibles. The time is out of joint, affirmait Hamlet. C’est cela. Oui. Il faut dégonder les portes de ces temps assassins. Devenons impossibles ! Rendons-leur la vie impossible à notre tour, jamais rassasiés d’égalité, de liberté, de justice, jamais vaincus, pas du tout prêts à déposer nos possibles à leurs pieds. Qu’un secret mot d’ordre nous habite : rentrons en politique, notre destin. Ne respectons plus les puissants de ce monde, n’interrogeons plus les experts, palabrons ! --joël jégouzo--.

  

 

L’Impossible, n°1, février 2012, 5 euros, mesnuel, 128 pages, en Kiosque depuis le 15 mars, en librairie depuis le 22 mars 2012.

http://www.limpossible.fr/001/index.php

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Lundi 2 avril 2012 1 02 /04 /Avr /2012 05:18

Les entreprises produisent quantité de biens, dont la plus grande vertu est d’entretenir l’illusion que la croissance indéfinie de la société de consommation est gage de progrès social. Mais bien évidemment, la pauvreté n’est pas éradiquée et les inégalités se creusent. Cette dégradation de la cohésion sociale provoque en retour l’aggravation de l’insécurité matérielle et psychologique : l’individu, sur lequel repose la justification de nos économies, ne parvient plus à exprimer son inquiétude que sous la forme d’un désarroi sans réponse. Et bien sûr, nous devinons tous que l’exigence de croissance indéfinie qui régit notre modernité est absurde : les ressources naturelles de la planète sont limitées, cette croissance nous conduira droit dans le mur… Un pessimisme dûment motivé, auquel s’ajoute une inquiétude plus diffuse, que nul ne parvient à identifier. Une sorte de pessimisme aliénant d’autant plus sourd que nul n'est parvenu à le thématiser. D’où vient-il donc ?
Pour Christian Comeliau, de la trop forte poussée des valeurs individuelles combinée à la dictature du marché. L’erreur du capitalisme aura été de faire du marché le fondement unique de sa philosophie et de son organisation. Ce qui aura conduit à la marchandisation de toutes les valeurs, comme celle du travail ou de la finance. Mais cette modernité est condamnée. Son histoire ne peut que se terminer mal : la menace écologique, également, pèse sur elle. Or l'on ne voit pas comment de nouvelles règles pourraient se dégager du fatras des discours qui interdisent de les penser. Un grand débat politique sur les finalités de l’économie serait, pour le coup, urgent à mener. Mais quelles pourraient être la base politique et sociale de ce débat ? Pour l'auteur, aucun doute : la base sociale est celle des plus défavorisés. Quant à la base politique, il peine à la définir. Une avant-garde sachant guider les masses opprimées dans leur choix de société ? Curieusement embarrassé en ce qui concerne le modèle économique et politique que ses idées soulèvent, son programme demeure problématique politiquement : l’avant-garde éclairée, écologique, ne peut que résonner singulièrement à nos oreilles, tout juste remises des dérives totalitaires.


Les impasses de la modernité, critique de la marchandisation du monde, Christian Comeliau, éd. Du Seuil, coll. Economie humaine, sept. 2000, 260p., 19 euros, EAN : 9782020407601.

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Samedi 31 mars 2012 6 31 /03 /Mars /2012 05:10

Ce n’est certainement pas un exercice auquel se plie volontiers l’historien, que celui de vouloir prédire l’avenir.
E. J. Hobsbawm, le père du Court XXe siècle, s’y est livré avec tout le scrupule de sa science, au cours d’une conversation certes informelle, mais menée avec le plus grand sérieux. Et plutôt que de se hasarder à parier sur un avenir incertain, sagement, mais avec une clairvoyance surprenante, il s’est contenté de dégager les tendances structurante du siècle qui venait, inscrites dans le présent parfaitement identifiable du siècle finissant.
De tous les indicateurs retenus au cours de cet entretien, deux se dessinaient comme particulièrement fondamentaux.
Le premier tient au hiatus ouvert entre logique du développement économique et logique politique. Selon Hosbawm, la faillite du fondamentalisme du marché nécessitait l’intervention conjointe et unanime des Etats. Mais ces derniers semblaient avoir perdu leurs moyens de coercition. On assistait même à une sorte de renversement historique : l’Etat moderne, parvenu à son apogée lorsque la protestation sociale s’y institutionnalisa, ne s’imposait plus avec la même évidence. Comment, dans ces conditions, ces états si peu souverains pourraient-ils contrer efficacement cette faillite et lui proposer une sortie pertinente ?
Second indicateur fort, dont nous entrevoyons mieux aujourd’hui les contours : l’individualisme liberticide qui régit les marchés et qui ne saurait en rien convenir aux exigences de la politique internationale. A quelques années de distance, la crise financière survenue, on ne peut qu’admirer la clairvoyance de l’historien !


Les enjeux du XXIe siècle, Eric J. Hobsbawm, entretien avec Antonio Polito, traduit de l’anglais par Lydia Zaïd, éditions Complexe, coll Questions à l’Histoire, mars 2000, 200p., 14,50 euros, EAN : 978-2870278123.

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Vendredi 30 mars 2012 5 30 /03 /Mars /2012 05:00

Bhabha.jpgDans l'entretien accordé à Jonathan Rutherford autour de son concept de "Third Space", Homi Bhabha actualisait avec conviction la distinction capitale entre le concept de diversité et celui de différence culturelle, en soulignant que la notion de diversité avait pour principal effet de contenir la différence culturelle à l’intérieur d’un horizon hégémonique subsumant l’autre sous les traits du même.

Un recyclage en quelque sorte, de pseudos différences à la manière d'un musée exotisant l'autre pour ne pas en accepter l'altérité, sinon dans cette distance de l’exotique, qui la ré-enferme dans l’horizon identitaire par le biais d'un acte "civilisateur" hypocrite.

A l’opposé de cette conception d'une culture littéralement  muséographique, la notion de différence culturelle, comme voulait l'entendre Bhabha, prétend articuler des lieux de production et non de reproduction, où la culture pourrait enfin se construire en différences et non en nuances, "in the spirit of alterity or otherness". Mais bien évidemment, Bhabha soulignait dans le même temps qu’aucune culture n'était "full unto itself", non pas uniquement parce que toujours poreuse aux autres cultures qui malmènent son autorité, mais parce que, dans ses conditions de possibilités même, il n’existe pas de moment séminal qui en constituerait les origines. Toute culture est toujours, déjà, le résultat d’un processus complexe d’hybridation démentant l’idée d’une origine localisable, fermée sur elle-même.

C’est la raison de la formation, chez Homi Bhabha, du complexe de «tiers espace», qu’il substitue à la notion d’identité culturelle plénitudinaire, nous obligeant à repenser nos catégories culturelles dans l’horizon d’une problématique nouvelle, celle de la traduction, où les questions de culture se voient heureusement déplacées vers d’autres espaces intellectuels, celui de l’hybride en particulier : "[...] for me, the importance of hybridity is not to be able to trace two original moments from which the third emerges, rather hybridity to me is the 'third space' which enables new positions to emerge".

Il est donc vain, comme le pratiquent les musées, de vouloir isoler les cultures les unes des autres, tout comme il est vain, dans d’autres domaines, de vouloir séparer le propre de l’impropre. La logique de la vie sociale est celle de l’hybride. Isoler une communauté en tentant de la réduire à quelques traits spécifiques est non seulement vain, artificiel, mais coupable, car trahissant à tout le moins la volonté de confiner les cultures pour mieux exclure celles dont l’influence pourrait être jugée néfaste. Territorialiser les cultures ne trahit en fait rien d’autre qu’une volonté d’exclusion. Assigner ouvrant moins à la reconnaissance de traits de caractères culturels spécifiques, qu’à la tentation de s’accrocher becs et ongles à l’affirmation forcenée, commodes et suspectes, de l'existence d'identités culturelles.

 

Homi K. Bhabha. The Location of Culture. London/New York: Routledge, 1994.

Homi K. Bhabha. "The Third Space" in Jonathan Rutherford (ed). Identity. Londres: Hayward Gallery, 1990.

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Jeudi 29 mars 2012 4 29 /03 /Mars /2012 05:17

bilan.jpgLa très libérale revue Alternatives Economiques a publié un volumineux dossier dans son numéro de janvier, consacré au bilan de la Présidence Sarkozy. L’heure des comptes a sonné, mais d'une sonnerie de détresse, car qu'il s'agisse d'éducation, d’emploi, de pauvreté, de sécurité ou encore des finances publiques, le moins qu’avouent les éléments les plus lucides de son propre camp, c’est que ces comptes ne sont pas bons. Mais alors, pas bons du tout… Ils sont tellement mauvais même, qu’à leurs propres yeux il faudrait être sacrément myope pour ne pas voir que la crise n’y est pour rien, ou si peu, dans ce désastre, autant moral que politique, social qu'économique. Et pour la revue, ce sont avant tout les politiques conduites depuis 2007 qui sont en cause. Des "erreurs" s’efforce-t-elle d’excuser. On voudrait bien le croire, n’était une volonté politique très sûre au contraire, qui aura par exemple joué en toute connaissance de cause du bouclier fiscal contre la Nation pour enrichir le camp de celui que des sociologues avertis ont qualifié à juste titre de Président des riches.

Il suffit au fond de lister les engagements de campagne et de les comparer aux résultats en fin de mandat pour s’en rendre compte. Le président a beau tenté de s’abriter aujourd'hui derrière la crise et les problèmes de sécurité (en faisant au passage comme s'il n'en était pas comptable après 10 ans de pouvoir !), la situation de la Nation est particulièrement dégradée : 4,8 millions de personnes inscrites à Pôle emploi (un record pour la Vème), une dette publique de près de 1 700 milliards d'euros (500 de plus qu'en 2007), sa responsabilité est totale…

Et c’est bel et bien le programme qu’il a mis en place dès le printemps 2007 qui a dégradé le pays. Il n’est pas jusqu'à la question de la sécurité qui n’y échappe : le bilan est là aussi nul, aucune amélioration n’a été constatée sur le terrain.

Aux yeux de la revue, c’est évidemment surtout en matière de finances publiques que les décisions de Nicolas Sarkozy auront été les plus pénalisantes pour la Nation. Et le numéro de constater qu’en fait, c’est le modèle social tant vilipendé par le président des riches qui a, dans les faits, permis d’amortir le choc de la crise ! Les RTT en particulier, qui ont permis aux entreprises de limiter la casse en jouant sur l’aménagement du temps de travail ! Le monde à l’envers ! Toutes les mesures prises par le chef de l’Etat ont, de ce point de vue, joué contre l’emploi : c’est l’exemple de la défiscalisation des heures supplémentaires, qui ont contribué à casser le marché de l'emploi. Le président des riches n'aura cessé de mener sa guerre contre la Nation française, renvoyant au passage l’Administration française à ses heures les plus sombres… L’Ecole ? Détruite. La Santé ? Détruite. L’Emploi ? Détruit. Ne restent que de nouvelles annonces, de nouvelles promesses et de nouveau la stigmatisation des étrangers et du monde arabe, ouvrant une béance dans les mentalités et créant les conditions d’une rupture civique si grande qu’elle est aujourd’hui lourde d’une menace atterrante.

 

Alternatives Economiques n° 309 - janvier 2012

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