Mardi 19 janvier 2010 2 19 /01 /Jan /2010 08:22
gargouille.jpgL’Homme surgi des méditations cartésiennes est solitaire, et inachevé.
Cet inachèvement devient sa matière même, qui le contraint au recours à la nécessité : dès la Deuxième Méditation, le cogito est fondé en Dieu, sans autrui, sans durée.
Dans cette solitude égologique, il ne peut compter que sur une seule certitude : il sait qu’il pense.
Mais il ne sait pas où…
Car tout le reste est demeuré dans les Ténèbres : autrui, la durée, Dieu lui-même.
L’ego de la deuxième Méditation est ainsi autistique.
Ce n’est qu’à la Sixième Méditation que Dieu le réassure dans un environnement, à commencer par le sien, immédiat : sa corporéité.
Tout se joue alors, comme l’expliquait magnifiquement Rogozinski, dans la césure qui sépare les Méditations deux et trois : dans la Deuxième, l’ego est sujet, dans la Troisième, Dieu le précède.
Il y a donc une faiblesse ontologique du sujet cartésien, qui n’arrive pas à se fonder comme sujet, parce qu’il n’arrive pas à s’assumer dans la durée. Le cogito est intermittent de son propre spectacle. « J’existe, mais combien de temps ? Autant que je le pense » (2ème Méditation). Car dès que je cesse de me penser, je ne suis plus certain d’exister… Dans la brèche de la durée surgit le menace d’un Dieu trompeur. Peut-être le Temps est-il finalement plus puissant que le Malin…
Le cogito doit s’affirmer comme rassemblement, mais il ne parvient à se focaliser qu’en un point qui ne cesse de se dérober. De sorte que l’ego devient la proie d’un Autre.
A moins qu’un seul instant suffise à l’assurer dans son évidence, comme les modernes ont voulu le croire : cogito ergo sum. A moins qu’il ne s’agisse d’une vaste fumisterie, car pour penser, il fallait déjà être (ergo), si bien qu’il connaissait la conclusion de tout cela avant même de s’en poser la question.
Nietzsche, avec malice, se demandera de quel droit l’on peut énoncer que c’est moi qui pense, dans cet intitulé cartésien. Sinon d’un droit purement formel : celui d'une opportunité langagière. Si bien qu’il finira par se demander si des fois, Descartes ne serait pas resté prisonnier des mots, et nous avec : tant que nous croirons à la grammaire, l’ego devra se réclamer du secours divin. Mais si, ainsi que le reformulait Lacan, j’étais où je ne pensais pas et je pensais où je n’étais pas ?…
-joël jégouzo-.

Image : John Taylor Arms (American, 1887-1953), Le Penseur, Notre Dame, 1923.
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Samedi 16 janvier 2010 6 16 /01 /Jan /2010 14:13

descartes.jpgAristote. Dans sa seconde analytique (II,19), l’Archê advient sur fond de déroute : c’est du Chaos, par une volte, qu’il surgit. Un surgissement qui tient tout à la  capacité de l’UN à imposer une inertie, voire un engourdissement au Chaos, pour juguler la panique qui se fait jour.

Par parenthèse, Freud employait la même métaphore qu’Aristote de l’armée en déroute pour rendre compte du lien social. Le sujet freudien se construisait ainsi sur fond de débandade, mais c’est une autre histoire…

 

Descartes, dans sa Première Méditation, suit les mêmes réductions qu’Aristote. Celles qui mènent au Chaos, au sans-fond, à la Mixis, et qui contraignaient Aristote à opérer à un déplacement pour fonder l’être comme substance. Plutôt que d’opérer à un tel déplacement, Descartes procéda, lui, à un retournement : à la pointe du doute le fondement surgit du Chaos. Mais c’est un fondement qui ne fonde rien : ce qui est à l’origine demeure l’An-Archê. Ne reste que le secret espoir que la surrection de l’UN au cœur de la panique stoppe la panique. Espoir pieu, littéralement et métaphoriquement, car l’ego cartésien n’arrive pas à s’établir assez en lui-même pour conjurer à jamais cette panique. Il reste dès lors renvoi constant du fini à l’infini, de l’ego à Dieu qui lui donne son être, et s’est retiré dans cette donation (la déposition). Le sujet cartésien, identifié comme sub-jectum (sous-jacent), donne pourtant l’illusion de rassembler son essence. Ne vit-il pas du reste de cette illusion ? Mais cette illusion est très vite recouverte. C’est pourquoi Dieu vient à point le soutenir dans ce moment de panique.

Que signifie donc cette indigence ? L’ego n’existe dans Descartes qu’infiniment altéré par le Tout Autre qui est en lui. De fait, son origine lui est déniée, raturée, ajoutait magnifiquement Jacob Rogozinski quand il l’évoquait. Si bien que ce sujet de la métaphysique cartésienne recèle l’inquiétante étrangeté du sans-fond au fond de lui. Déposée, sa fondation devient en réalité un effondrement. Et il n’existe aucun point de certitude qu’il puisse atteindre, se condamnant de la sorte à revivre éternellement sa panique originaire.—joël jégouzo--.

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Vendredi 15 janvier 2010 5 15 /01 /Jan /2010 11:07
faire-part.jpg Dans la fin des années 80, un grand débat philosophique anima le Tout Paris universitaire autour de la question du sujet.
Interrogation savante, au-dessus de tout soupçon, mais qui recouvrait néanmoins un enjeu qui allait au delà de la simple réflexion philosophique : c’était tout l’héritage structuralo-marxiste qu’il s’agissait de liquider et avec lui, une certaine culture de gauche, moribonde il est vrai. Liquidation qui prenait, dans cette gauche déjà moribonde, les allures d’un deuil mal assumé.
Autour de l’Institut Raymond Aron (EHESS) et de François Furet, des Luc Ferry fourbissaient leurs armes. Celles de la Réaction, aurions-nous dit dans la vieille langue de la Gauche disparue.
Les séminaires prenaient des airs très sérieux pour nous annoncer la fin de la diversité, et bien aussi un peu, et sans rire, celle de l’Histoire après tout, puisqu’il s’agissait de rentrer dans les rangs d’une pseudo tradition républicaine vissant à Droite toute la nation.
Mais personne ne savait encore que ce grand et beau débat en annonçait un autre, plus insalubre, sur cette même question de l’identité. Un débat qui allait mettre des décennies à accoucher. Le débat chéri d’une Droite nouvelle qui entendait sonner le glas de l’alternative républicaine. Bientôt, si loin pourtant à l’époque, loin de toute idée que l’on pourrait ensuite s’en faire, un homme allait accéder à la magistrature suprême pour tenter de verrouiller l’idée nationale tout comme l’idée républicaine sur d'affligeants «conventicules de compatriotes» -pour reprendre l’expression d’Ernest Renan, empruntée à sa conférence du 11 mars 1882, et rappeler qu’elle fut fondatrice d’une définition exclusivement politique de l’identité française.
Le Collège International de Philosophie se mourrait, le Collège de France, enterré, tournait le dos à une partie de son histoire. Mais quelques penseurs résistaient encore (le vide depuis). Deleuze était vivant. Derrida aussi. Et un Rogozinski allumait ses contre-feux en revisitant le cogito de Descartes pour montrer qu’au fond, l’identité de ce sujet cartésien était pavée d’une bien inquiétante étrangeté.
joël jégouzo--.


Faire part, Cryptes de Derrida, de Jacob Rogozinski, éd. Léo Scheer-Lignes Manifestes, nov. 2005, 192 pages, 17.50 Euros, isbn 2-84938-039-3
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Mercredi 13 janvier 2010 3 13 /01 /Jan /2010 13:46

limbes "Bavasser" serait-il donc l’ultime langage de l’humanité ?


Beckett supposait l’échange verbal saturé de mauvaise compréhension.
C’était du reste une attitude qu’il partageait avec les philosophes allemands du langage, qui depuis le XVIIIe siècle avaient battu en brèche la claire compréhension cartésienne.
La "machine verbale", plutôt que d’accoucher de l’humanité, n’en finissait donc plus de produire des monstruosités et des significations débiles – nous en savons quelque chose désormais.
Et l’homme en souffrait. Tiré à hue et à dia , l’"ou-bien" le faisait vaciller : tel l’âne de Buridan, comment choisir entre deux significations fondamentalement privées de sens ?
Ne parvenant pas à éviter le marécage de l’entre-deux, nous bavassions depuis sans grande conviction…

L’hommage de Nancy Huston à Beckett n’est au fond qu’une leçon de langue beckettienne. Comme si cette dernière était une matière dont chacun pouvait disposer désormais. Sans doute parce qu'après Beckett, il était difficile d’habiter tranquillement sa langue… Et qu'il semblait néanmoins en rester une pour dire cette difficulté : celle de Beckett, précisément. Curieux paradoxe... Ou curieux aveuglement : toute langue ne se déploie-t-elle pourtant pas sur son manque de substance ? Si bien que faire de Beckett un idiome, ne revient-il pas à combler l’entre-deux qu’il avait pointé ? Et s emettre dès lors à parler une langue morte, de trop bien savoir l’exprimer... L’inquiétude qui avait poussé Beckett à parcourir une langue aux usages vacillants a disparu ici, pour faire place à une belle habileté d’écriture, trop convenue pour n’être pas, justement, l’empêchement de la langue que Beckett dénonçait.—joël jégouzo--.


Limbes/Limbo, Hommage à Samuel Beckett, Nancy Huston, Actes Sud /Leméac, coll. Un endroit où aller, nov. 2000, 58p.,

ISBN-13: 978-2760921788

 

ISBN-13: 978-2760921788

ISBN-13: 978-2760921788

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Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /Jan /2010 08:34
lectureDans le même temps où l’on créait en France, en 1959, un Ministère de la Culture, les élites intellectuelles et politiques s’inquiétaient de l’apparition d’une culture de masse...
Elle découvraient, effarées, l’existence de cultures hétérogènes, porteuses de valeurs qui pouvaient être antagonistes au sein d’une même société, voire d’une même classe ou d’un même groupe. Quoi, dans ces conditions, de la fonction sociale de la lecture ?

De Sartre à Barthes, revint comme un credo l’idée qu’il existait deux types de lectures, l’une intensive, l’autre extensive.
La première prétendait relever d’une démarche quasi philosophique, tandis que la seconde se voyait rejetée, non sans mépris, dans l’ordre du romanesque. La question du lecteur, évidemment, ne se posait qu’à l’intérieur d’une configuration intellectuelle qui le dépouillait de toute pertinence quant à l’évaluation de son acte. Il y avait des bons et des mauvais lecteurs, il fallait éduquer les derniers…
Il y aurait donc une pratique cultivée de la lecture qui serait la vraie, à laquelle s’opposerait une pratique populaire...
Faguet ouvrit tout de même une brèche dans ce moralisme indigent, en affirmant qu’il n’y avait au fond que des livres, introduisant des modalités de lecture différentes.

Le livre justement, depuis les années 1960, est devenue une valeur consensuelle. Il ne l’a pourtant pas toujours été : au XIXe siècle par exemple, on pensait que le peuple lisait trop. Et de nos jours, seule une infime minorité d’intellectuels essaient de penser vraiment les conséquences de l’abandon des valeurs d’une civilisation fondée sur le livre et la lecture (Sloterdijk). Non sans raison, ils montrent que la lecture lettrée n’est plus le paradigme de la culture. Sa valorisation inconditionnelle, assortie d’une inquiétude sociale pour les non-lecteurs, n’est devenue un thème politique qu’à partir des années 1950.

Qu’exprime donc la lecture dans nos sociétés ? A travers son «universalité», tente-t-elle de reformuler une sorte de religion d’après la religion ? La mort de Dieu aurait-elle impliqué l’assomption du Livre ? Tout se passe en effet comme si les critères de la valeur littéraire, en se substituant aux critères de moralité, remplissaient la même fonction… Quand on ne parle pas tout simplement de lien social. Mais la lecture est-elle vraiment le lieu du lien social ?

Anne-Marie Chartier et Jean Hébrard n’ont pas répondu à ces questions. Ils en ont construit les fondements. Ce n’est déjà pas si mal… Leur immense travail décrit ainsi une pratique qui peu à peu s’est inscrite dans la sphère privée, alors qu’elle relevait pour l’essentiel de phénomènes sociaux. Histoire politique, sociale, culturelle, ils nous éclairent sur les modèles qui se sont disputés ses enjeux. Trois, essentiellement : catholique, républicain et celui d’un corps voué à son «administration» : celui des bibliothécaires. Au fil du temps, les parentés des deux premiers s’établissent clairement : la lecture relève de la formation morale, critique, intellectuelle, voire civique de l’individu. Face à cela, les bibliothécaires mirent en place un discours paradoxalement plus «consumériste», et inventèrent l’idée de lecture comme aventure personnelle. C’est cet horizon qui paraît triompher dans nos sociétés, y compris dans le monde scolaire, où la lecture est devenue, peut-être à l'excès, moyen et non fin.

Le Livre introduit aussi directement à une certaine idée de la société. Les humanités classiques, dont il constituait l’assise, maintenaient l’idéal d’un monde humain fictif construit sur l’idée d’une société unanime et centrée. A l’heure où nous découvrons qu’il pourrait exister une culture sans littérature, quels enjeux la lecture peut-elle représenter ?
joël jégouzo--.

Discours sur la lecture (1880 – 2000), Anne-Marie Chartier, Jean Hébrard, éd. Fayard / Bibliothèque du Centre Pompidou, 762 p., août 2000, 29 euros, ISBN-13 :  9782213607351


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