«Dans l’amour et la haine, l’homme prend pied plus profondément dans ce en quoi il est jeté, il s’approprie sa facticité même et, ainsi, il rassemble et ouvre son propre
fondement». M.H.
L’analytique de Heidegger, nous la pensions solidement amarrée à la thématique du souci (sorgue) et non celle de l’amour.
Jaspers était même allé jusqu’à affirmer que la philosophie de Heidegger était sans amour…
Voici une petite réflexion qui met à mal ces interprétations d’une façon magistrale et limpide, en nous donnant à comprendre comment, au contraire, le concept d’Amour a irrigué la pensée de
Heidegger.
La contribution d’Agamben se lit par ailleurs comme une enquête philologique scrutant les catégories verbales qui ont conduit Heidegger au concept de
Dasein. Une enquête qui en explicite le cheminement, depuis sa réflexion polémique sur l’intentionnalité à sa contribution sur le concept de facticité, en passant par
ses méditations sur le dévalement (Ruinanz), la guise, ou l’Ereignis, pour en arriver enfin à la formulation du Dasein.
Au passage, Agamben relève avec une curiosité non dissimulée que
durant toute la période où Heidegger pesait les termes de son œuvre majeure (Sein und Zeit), de 1923 à 1926, il vivait une passion avec Hannah Arendt,
son étudiante de Marburg. Passion qui devait conduire de son côté Hannah Arendt à intituler sa propre thèse : Le concept d’Amour chez Augustin.
Comment donc l’Amour a-t-il pu étayer son analytique ?
Toute la problématique du Dasein, au fond, était de savoir comment cet être-au-monde pouvait être une structure de transcendance, et ce qui fondait cette transcendance. Quel était le
lieu de son ouverture en quelque sorte.
Méditant dans un premier temps Saint Augustin, Heidegger retrouva en lui l’idée selon laquelle c’était dans l’Amour que cette ouverture pré-existait. Restait pour lui à
faire de l’Amour non pas seulement une relation entre deux sujets, ni entre un sujet et un objet, mais une articulation propre au Dasein, afin de révéler comment celui-ci était déjà,
toujours, auprès du monde et des choses qui l’entouraient. L’auprès donnant à entendre la coupure en question, celle de l’Amour, comme possibilité qui était en
nous-même, et supérieure à toute réalité.
C’est dans ses cours de 36, traitant de Nietzsche, que Heidegger introduisit avec plus de force le concept d’Amour. Cette primauté ontologique de l’Amour en tant qu’accès à la
Vérité avait été il est vrai préparée par ses conversations avec Max Scheler sur l’intentionnalité (1928). Heidegger finira alors par affirmer que «Amour et Haine fondent la
connaissance».
Amour et Haine : le lieu de cette ouverture du Dasein n’est donc plus
seulement l’Amour, mais celui de deux passions séminales. Heidegger déborde Augustin et se voit du coup confronté à la nécessité d’élaborer une théorie des passions comme instrument de
connaissance.
Que sont-elles à ses yeux ? Des manières fondamentales où éprouver son être, qu’il distingue soigneusement des simples affects (joie, colère). Et des manières qui rendent l’être clairvoyant…
Amour et Haine forment «ces étreintes qui vont loin», qui transportent mais d’abord nous rassemblent et rassemblent notre être sur son vrai fondement. De sorte que la
passion est d’abord ce par quoi nous pouvons prendre pied en nous-même. Elles sont les deux guises dans lesquelles le Dasein fait l’épreuve du Da.
Dans la Lettre sur l’humanisme, aimer deviendra sous sa plume vouloir faire don de l’essence -et pouvoir le faire-, laisser être quelque chose dans sa provenance. La
passion constituant de la sorte l’expérience la plus radicale de la possibilité qui est en jeu dans le Dasein, passion dont l’enjeu n’est pas de maîtriser l’objet de son amour par exemple, mais
de se réveiller de l’oubli de l’être à cet oubli même -l’ombre de l’amour, quand l’être a épuisé ses possibilités historiques.
Renvoyant à l’alêthèia des grecs (la Vérité construite philologiquement sur la thématique de l’Oubli – le Léthè, fleuve de l’Oubli), cette
Vérité que l’Amour pénètre, s’entend alors essentiellement comme mémoire de l’obscur. Et c’est dans cette sauvegarde oublieuse de tout, que quelque chose comme la connaissance peut devenir
possible.
L’Amour n’est en fin de compte, dans la pensée de Heidegger, pas l’affirmation de soi dans l’usage de l’objet aimé, mais l’exposition à sa propre facticité. Dans l’Amour, «l’aimé vient en même
temps que l’amant à la lumière de son être voilé», qui conduit les amants à devoir supporter jusqu’à l’extrême l’impropriété de leur amour afin que le propre de l’Amour puisse surgir entre eux
comme appropriation de cette impuissance qui est celle de la passion portée à son extrême. Et à cet extrême, les amants s’établissent dans des régions toujours nouvelles de facticité, jusqu’à en
exhiber l’abîme essentiel. L’Amour, selon le bon mot de J.-L. Nancy, est ainsi «ce à quoi nous n’accédons jamais mais qui toujours nous advient», et nous
anime.—joël jégouzo--
L'Ombre de l'amour, Le concept d’amour chez Heidegger, de Giorgio Agamben et Valeria Piazza, traduit de
l'Italien par Giorgio Agamben et Joël Gayraud, Rivages Poche / Petite Bibliothèque, numéro : 434, mars 2003, 112p., 6,50 euros, GENCOD : 9782743611330, I.S.B.N. :
2-7436-1133-2
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Le Tableau de la pauvreté en France
déjà alarmant en 2009, n'a cessé d'empirer selon l’INSEE, en 2011. De l’aveu de l’institution, la situation s’est "considérablement aggravée". Jugement que partage le président
du Secours populaire français, Julien Laupêtre. Une étude récente publiée par l'Institut de la statistique révèle même que 13,5% de la population de France métropolitaine est désormais
considérée comme pauvre. Avec un peu de distance, 2009 n’aura constituée que la première année où les conséquences de la crise économique se seront pleinement fait ressentir. Or pour le Secours
populaire français, la situation n'a cessé depuis de s'aggraver. Pour Julien Laupêtre, "les pauvres deviennent de plus en plus pauvres mais il y a aussi des personnes
qui ne s'attendaient pas à ce qui leur arrive : cadres, petits commerçants, petits artisans". "Ce phénomène, j'insiste beaucoup là-dessus, grandit", affirme-t-il.
Il y a aussi "de plus en plus de travailleurs pauvres" (rappelons que 30% des SDF sont des travailleurs salariés), et la "misère" progresse dans les rangs des
"jeunes", qui n'ont jamais été aussi nombreux à se tourner vers les organismes de secours identifiables. Constat partagé par le Secours Catholique : le pire est à venir. Selon
lui, l’année 2012 montrera une progression encore plus importante de la pauvreté. "Ce sont certes, une fois de plus, la conséquence de la crise mais plus particulièrement
celle de la progression du chômage et de la sortie du système d'indemnisation par Pôle emploi d’un grand nombre de Français en fin de droit", a commenté l’euro-député Robert
Rochefort, et l’échec du président Nicolas Sarkozy, non seulement incapable de faire reculer la pauvreté comme il l’avait promis en 2007, mais qui n’a depuis cessé de jeter des masses
toujours plus grandes de français dans la pauvreté. Si bien que la cohésion sociale est désormais mise à mal. Mais ce même président nous promet, s’il est de nouveau élu, d’en finir
définitivement avec cette cohésion : référendum sur l’indemnisation des chômeurs, rendus responsables de leur situation, chasse aux étrangers… La pauvreté avait pourtant baissé en France des
années 1970 au milieu des années 1990. Elle s’est installée depuis à un niveau élevé, jusqu’au début des années 2000. Puis elle est repartie à la hausse pour connaître un niveau sans précédent
depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Depuis 2002, le nombre de personnes pauvres au seuil de 50 % a augmenté de 20 %. Voyez les chiffres de l’INSEE. Le mouvement de hausse y est très
net et de l’aveu même de l’institution, cela constitue un tournant historique en France depuis les années 1960. Tandis que les 0,001% les plus riches en France ont gagné l’équivalent de 14 années
de Smic supplémentaire entre 2004 et 2008…
Sur l’image, là, il ne s’agit pas de soldats américains. Nous ne sommes ni en Irak, ni en Afghanistan, pas même à Guantanamo, mais en Algérie. L’homme
humilié, l’humanité refusée, est celle de la civilisation arabo-musulmane.
Dans leur étude iconographique, l’un et l’autre tracent évidemment avec pertinence la frontière que ces images dessinent entre l’humain et l’inhumain.
C’est cette frontière qui semble actualiser un vieux stocks d’images dans lesquelles ranger celles de la Guerre d’Algérie par exemple. Pour Jean-Jacques Courtine toute culture humaine (il ne dit
pas civilisation) renferme un stock d’images comparables, déhumanisantes, qui constituent une mémoire dormante qui peut à tout moment reprendre corps, pourvu qu’on l’y aide, verbalement,
idéologiquement, au nom des intérêts supérieurs des civilisations supérieures par exemple. Toute culture ? Voire : Courtine oublie la technologie de l’image que l’on peut dupliquer, qui n’est pas
le propre de toutes les cultures.
Courtine évoque aussi la banalisation de l’horreur (H. Arendt), l’usure de la compassion, l’indifférence morale dont il lie la possibilité à
l’éloignement de la scène. Et insiste beaucoup sur cette nouveauté : leur diffusion, aux quatre coins du monde (voire), liée à la montée en puissance de l’imagerie de la guerre dans le monde
(occidental) –on ne compte plus les images, les films, les documentaires sur le sujet. A commencer par la diffusion des images de guerre qui, à son sens, gomment les frontières entre le réel et
la fiction. C’est la seule fois d’ailleurs qu’à ce propos il parle de civilisation, pour montrer qu’il existe tout de même une ligne de démarcation très nette : de notre côté civilisé,
occidental, les images de fiction deviennent notre réel, alors que la réalité de la guerre, de la mort de masse, est abandonnée aux autres civilisations… Intéressant. Mais il ne réfléchit pas sur
cette partition sauvage.
Revenons donc aux photos. Ce que l’on voit sur les images d’Abou Graïb, ce sont des soldats touristes nous dit Courtine. Non pas des reporters, mais des touristes,
dotés d’un outillage technique qui leur permet d’envoyer instantanément des images de leur guerre, du champ de bataille ou de torture, à tous les coins du monde. Des touristes qui ne stockent pas
leurs images, mais les montrent. Immédiatement. Et se mettent en scène selon des conventions qui se sont développées avec le développement des moyens offerts à ce genre d’images touristiques où
le photographe, peu à peu, a évacuer le paysage pour se positionner au centre de son image. ici, le paysage, c’est le cadavre. Qui recouvre l’impératif d’exotisme qui mobilise l’imaginaire du
touriste. Un souvenir comme un autre. Plus exotique, tu meurs en effet… Et Courtine de réfléchir longuement sur les conditions de possibilité morales de telles images. Sur le processus de
déshumanisation du corps de l’autre, l’Homme refusé. Objet débarrassé de son humanité, de l’humanité de son corps en premier lieu. Cette opération, nous dit Courtine, est essentiellement mentale,
et non pas culturelle. Voire. Elle est comme la manifestation d’une raison enfantine pour avouer un déni d’humanité. Le soldat Sabrina Harman n’aura du reste pas d’autres explications pour
qualifier son geste : elle n’a pas pensé à mal. Sujet séparé de lui-même, incapable de réflexivité morale, "c’était moi et c’était comme si ce n’était pas moi", raconta-t-elle au juge. Un avatar,
nous dit Courtine, produit par le dispositif contemporain de désubjectivation de l’humain, à partir duquel peut se déployer la suspension du sens moral et l’apologie de l’insignifiance.
W.J.T. Mitchell, d’une certaine manière, est plus près d’y faire référence quand il commente ces images, qui disent à ses yeux quelque chose du triomphe arrogant
de l’Amérique. Mais son analyse reste confinée dans le cadre bien aseptisé de l’analyse philosophique, où l’on interprète cette réduction de la vie humaine comme celle de la réduction à la vie
nue (Homo sacer). Corps sans visage, clones acéphales, ils renvoient pour lui essentiellement à la réalité de la guerre : la Terreur.
Etait-ce au demeurant toujours la même œuvre ? En traversant l’océan, ce que l’œuvre avait perdu en contenu politique, "publique", elle l’encaissa en contenu artistique… Sans aucune
transformation du discours construit autour d’elle… On nomma subversive, en France, une œuvre qui ne faisait que trôner sur le parvis de Beaubourg, loin de son recouvrement social. L’avant-garde
artistique française, à travers le parti pris des commissaires d’exposition, affichait ainsi sa vraie résolution, la vraie révolution française en matière d’art contemporain pourrait-on dire, un
tour de passe passe fumeux : l’esthétisation du politique. Dans cette esthétique de la subversion dépouillée de tout contenu subversif, ce que l’on proclamait avec force, c’était la force du
concept de réquisition de Martin heidegger : l’art pour l’art, un art dont la logique autotélique vidait l’engagement politique initial de son contenu, ne pointant désormais, dans cette
rhétorique du marketing militant, qu’un seul horizon : celui de la domination. Une esthétique de la domination en somme, subtile en ce sens qu’elle continuait d’épeler sa rhétorique du refus de
la domination, tout en la reconduisant foncièrement.
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