«Notre
époque est celle où tous les pays, plus matériellement que jamais, et pour la première fois intellectuellement, existent tous au-dedans de chacun, où l’Asie, l’Afrique et l’Océanie sont l’Europe,
et existent tous dans l’Europe. Il suffit d’un quai européen quelconque – même ce quai d’Alcântara- pour avoir toute la terre en condensé.» (Fernando Pessoa, in Orpheu n°1, Lisboa,
1915)
Sublime intuition de Pessoa ! Mais combien aujourd’hui des politiques stupides nous en éloignent !
Le quai d’Alcântara, cela aurait pu être cette portion de rue qui s’étend du feu rouge du croisement des rues Oberkampf et Saint-Maur dans le XIème arrondissement, à celui qui borde la place Ménilmontant, si l’on avait été moins affairé à bouleverser un paysage urbain plus riche que soupçonné. Il y avait alors en condensé une mosaïque incroyable de langues, de cultures, de parcours sociaux et culturels, de variétés ethniques, affectives, de rebords intellectuels et existentiels, des chômeurs en voie de désaffiliation aux bobos satisfaits, en passant par les artistes les plus fascinants de la capitale, voire de la planète, comme cet acteur japonais fétiche de Peter Greenaway, co-propriétaire de l’un des bars les plus branchés de la rue Oberkampf. Des espaces contigus les uns aux autres, loin de l’image que les urbanistes voulaient forger d’une ville strictement hiérarchisée et découpée selon des modèles sociaux qui la rendrait immédiatement lisible. Des espaces dont seule une poétique de la ville savait rendre compte, offrant une diversité littéralement magique, façonnée par de multiples et déroutantes discontinuités -cela dit sans tomber dans l’illusion d’une ville rêvée comme le reflet d’un vivre-ensemble idyllique. Des espaces affirmant le ferme refus de ce qui se trame en fait de Grand Paris, à travers ce recours par trop prompt d’un Etat planificateur trop soucieux de fabriquer le citoyen dont il a besoin pour se maintenir.
Le Quai d’Alcântara, voilà ce qui peut-être plus jamais ne nous sera permis, tant la ville est tombée entre des mains rusées.
Mais malgré tous les déboires qu'on nous prédit, relevons ce pari sous l’inspiration d’un Pessoa, qu’il est possible de repenser un autre développement humain loin des politiques étriquées, depuis ces contiguïtés qui savent maintenir assez d’élégance et de magie pour ne pas nous faire tous périr sous les effrois du Même.
Retravailler le corps urbain, la rue, questionner sans faiblir l’esthétique architecturale en la confrontant aux valeurs républicaines présumées en fonder le sens. Ne jamais oublier que revaloriser un espace urbain c’est d’abord reformuler un accord républicain sur l’espace en question. C’est d’abord mettre à jour le système des représentations symboliques qui fécondent cet espace avant d’orienter prématurément tout nouvel accord. C’est redonner du sens à la ville par le souci de l’Autre, relayé par des règles institutionnelles qui le garantiraient enfin.
Notre morale est celle où tous les pays existent tous au-dedans de chacun, où l’Asie, l’Afrique et l’Océanie sont l’Europe, et existent tous dans l’Europe…--joël jégouzo--.
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"La psychologie de l’inconscient est la philosophie de la révolution", affirmait le plus tranquillement du monde Otto Gross, l’enfant terrible des pères
fondateurs de la psychanalyse viennoise. La psychanalyse, école de la Révolution ? Mais alors : permanente. Presque au sens où un trotskiste saurait l’entendre : Otto Gross était persuadé que
toute l’éducation reposait non seulement sur le refoulement, mais sur la soumission des passions, et que ce refoulement était le produit d’un système culturel qu’il fallait d’abord déconstruire
si l’on voulait permettre aux individus de libérer en eux l’éros créateur. Il fallait d’abord changer le monde si on voulait changer l’homme. Mais pour y parvenir, il fallait former des
caractères anti-autoritaires capables de mettre à bas les structures répressives de la société patriarcale. Pour ce faire, il existait au sens d’Otto Gross deux alliés de premier plan : les
femmes tout d’abord, sur qui s’abattait la plus forte répression sexuelle de la société, et les enfants. Les femmes, c’était annoncer là tout le programme de la gauche freudienne des années à
venir, qui vit dans la montée en puissance du combat des femmes pour leur émancipation la possibilité concrète d’une révolution non seulement sexuelle, mais sociale.
C’est sous l’angle de la conception que Freud se fait de la condition
humaine et non sous celui de l’étiologie des maladies mentale, que Luc ferry entreprend de comprendre et d’expliquer l’œuvre de Freud. Approche de philosophe donc, contournant les difficultés
d’un affrontement à la validité scientifique de l’œuvre, tout comme renonçant à chercher dans l’auteur les raisons de sa démarche. Raisons judicieusement écartées, à l’inverse de Michel Onfray,
publié par le même éditeur (Frémeaux), qui s’était ingénié à passer par la biographie pour expliquer l’œuvre, construisant une lecture généalogique souvent douteuse. Car après tout, que Freud ait
couché avec sa belle-sœur ne nous dit rien du fond de sa pensée…
Philosophe, Luc Ferry relève aussi le défi de penser le sens du vrai en psychanalyse, argumentant ici son approche en l’appuyant sur les deux fondements
métaphysiques de la notion de vérité, pour conclure que la psychanalyse si, à l’évidence, ne peut être considérée comme une science exacte, n’en est pas pour autant une métaphysique. Elle ne
l’est pas au sens où, par exemple, la vérité se conçoit dans la métaphysique comme adéquation entre la chose et le jugement, bien que l’on puisse déduire de l’autre sens dévolu par la
métaphysique à la notion de vérité comme a-léthéia, dans laquelle la dimension du temps entre avec force, un horizon où articuler la question du vrai en psychanalyse : la temporalité de l’analyse
induit en effet l’idée d’une part qu’il ne peut y avoir de dévoilement sans la venue en présence du temps et que d’autre part, et parce qu’il ne peut y avoir de savoir absolu, l’analyste n’est
pas placé dans la situation de révéler une vérité quelconque sur l’être, mais de placer une interprétation révélante. L’être n’étant pas un prédicat du concept, et parce que nous ne serons jamais
dans la parfaite adéquation avec nous-même, aucun discours ne pouvant se clore dans un discours achevé, le tirer au clair de la cure ne peut fonctionner que comme une entrée en analyse, au creux
de laquelle la guérison ne peut être perçue que comme un idéal régulateur.
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