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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 13:04

Un monument.

Il y a d'abord le titre, l'exacte traduction du titre espagnol. Notre part de nuit. «Notre»... Une mise en abîme qui oriente la lecture, inaugure le processus d'identification, mais introduit également la possibilité de ruptures narratives : le lecteur, souvent, se prend à cet examen et sort de sa lecture. Moi, ici, en France, aujourd'hui, quid de cette part commune de nuit ? J'avoue que j'ai cherché longtemps, sans pouvoir m'en convaincre. L'auteure est argentine. Pour son temps et son espace, oui, je comprends ce qu'il peut y avoir de part de nuit sud-américaine. La question des disparus en Argentine par exemple, toujours pas complètement réglée. Plus de 30 000, mais des dossiers en cours bien qu'elle ait été la première grande exploration de l'après-junte. Ou bien celle des enfants volés. On en a identifiés 500, mais beaucoup d'autres restent en suspens, tant les documents ont été falsifiés. Enfants volés aux familles pauvres ou de gauche, pour être placés comme en rééducation dans des familles bourgeoises chrétiennes... Ou bien encore la question de la responsabilité de l'église catholique dans les exactions commises. Rappelons que le collège des cardinaux, auquel appartenait alors l'actuel pape, est allé cherché des textes de théologiens de l'Inquisition pour justifier l'usage de la torture, des assassinats, des massacres d'enfants... Et que s'il n'a pas souscrit à cette démarche, on ne l'a guère entendu s'y opposer avec force... Une église qui n'a toujours ni demandé pardon ni trop cherché à évaluer sa compromission.

Rappelons qu'elle partageait alors avec la junte la volonté de rétablir l'ordre moral chrétien, d'en sauver «la civilisation» en menant une «guerre sale» contre le peuple, dans un état ouvertement raciste qui avait pris en particulier pour cible les populations natives : il s' agissait d'inaugurer une sorte de grand remplacement à l'envers en massacrant tout ce qui n'était ni chrétien, ni «occidental»...

Alors là, oui, avec ces discours pré-présidentiels que le champ politico-médiatique français nourrit avec complaisance autour de la défense de l'occident chrétien je me suis dit que oui, en effet, il y a avait bel et bien une terrible part de nuit à partager sans doute...

Et puis il y a l'objet. Plus de 750 pages. Pas un de ces livres que l'on peut emporter partout avec soi pour le lire dans le métro par exemple, voire à la terrasse d'un café : un livre devant lequel il faut se poser. Un livre dont le façonnage est exceptionnel de solidité. Qui a quelque chose de rassurant et au toucher, avec le choix du papier qui a été fait, un livre dont le velouté est apaisant. Le titre invitait à une mise en abîme, l'objet, lui, produit comme un effet de réel qui entre dans la lecture à part entière, tant sa présence physique est forte. Le texte s'y incarne : aucune lecture n'est totalement immatérielle. Un livre donc, dont la présence physique est telle qu'il est une porte spatio-temporelle qui permet non seulement d'entrer dans le récit, mais d'en sortir quand celui-ci se fait trop sombre. Et Dieu sait s'il l'est, sombre, barbare, cru. Il m'est arrivé souvent de sentir au bout des doigts, dans le velouté des pages, l'apaisement que la narration me refusait.

Le livre donc, cet objet de librairie, dans toute la force de sa dimension, plus que jamais physique et partie prenante de l'économie de la lecture -ne lisez jamais autrement : c'est tout l'être qui est mobilisé quand on tient un livre entre les mains.

Une poésie de l'horreur donc. Mais de quelle horreur parler qu'il nous faudrait affronter et dépasser, plus sûrement encore aujourd'hui qu'hier ?

J'ai essayé de voir comment «on» avait lu ce livre. En France, les grands médias ont beaucoup mis l'accent sur le contexte historique, pour lire ce roman comme une métaphore de la brutalisation de la société argentine, voire sud-américaine -n'oublions pas que la junte a cherché à «occidentaliser» son «djihad» chrétien non seulement aux autres pays sud-américains, mais en Afrique et en Europe !

Il est intéressant de voir quels repères temporels l'auteure a disposés dans son roman. Il commence en janvier 1981. La dictature s'est déroulée de 1976 à 7983. Or en 1981, c'est le général Viola qui est au pouvoir. Un «modéré» qui a conscience des précipices vers lesquels la junte emmène tout droit la société argentine. Il cherche donc d'une part à mener des réformes économiques et monétaires, et d'autre part à réintégrer la société civile dans l'exercice du pouvoir. Attention, s'il est «modéré», c'est au sens argentin de l'époque : les exactions n'en continuent pas moins, le plus souvent sous l'égide des escadrons de la mort des armées de terre et de l'air, hors du contrôle de l'état. Viola, partageant leur idéologie national-chrétienne, bien que réalisant que de tels excès mènent droit dans le mur, ne s'en émeut pas outre mesure. Un «modéré» quand même, dont les réformes n'aboutiront pas et qui sera vite chassé du pouvoir au profit de factions plus dures. Il a tout de même ouvert une brèche, tandis que le pays s'effondre économiquement et va bientôt exploser en l'air avec l'atroce guerre des Malouines ( 2 avril, 24 juin 1982).

Que dire de cette métaphorisation française qui n'a vu qu'un corps d'armée homogène au pouvoir, alors qu'il ne l'était pas ?

La lecture que le personnel politique et médiatique argentin, reprise à l'envi par les médias français, a voulu faire de la dictature, c'est qu'elle était l'expression du mal absolu -ce qui est vrai. La presse, la société civile «bourgeoise», l'église et à leur suite les médias français, ont construit cette lecture autour de la métaphore de la monstruosité, apparue très tôt dans le rapport de la Commission Nationale sur les personnes disparus, abondamment relayé.

Mais l'effet immédiat aura été de circonscrire cette monstruosité à la seule junte militaire, épargnant ainsi l'église et la grande bourgeoise argentine. Or il est intéressant de découvrir qu'il est très peu question des exactions de l'armée dans ce roman. C'est vers l'église et la société civile que l'auteure a déplacé ce thème de la monstruosité. Et encore, quand on dit l'église, moins vers l'institution que sa philosophie : la question de la foi. Jusqu'où la foi peut-elle conduire ? Tout comme celle des puissants de ce monde, aux yeux desquels massacrer ou torturer sont des actes parfois regrettables, toujours nécessaires.

La réception hispanisante du roman a plutôt insisté sur son style et la question du genre : roman gothique ? Fantastique ? Poésie de l'horreur ?...

Peut-être est-il temps de le « pitcher » un peu... L'histoire ? C'est au fond celle de la famille Bradford, une très riche et très puissante famille capable de peser sur les décisions économiques au niveau national et international. Une famille éprise d'occultisme depuis plusieurs générations, à la recherche d'une religion nouvelle qui saurait apporter l'immortalité ici, et maintenant. Son Dieu, elle le nomme l'Obscurité -ce qu'était l'église catholique argentine sous la dictature... Il s'affiche du reste en première page du roman sous les traits de l'ange déchu, Satan, à travers un détail de l'œuvre picturale du peintre français Cabanel (L'ange déchu, 1847, Musée Fabre, Montpellier). Satan, le sub-jectum, le sous-jacent, celui qui veut être son seul commencement à défaut d'être son vrai commencement.

Le roman est l'histoire des Bradford et de Juan, qui fut acheté enfant par la famille Bradford à cause de ses dons et élevé pour devenir son prêtre, tandis que sa belle-mère poursuivait ses expériences sur d'autres enfants achetés ou volés, qu'elle torturait pensant que la souffrance était mystique et pouvait ouvrir au secret de la vie éternelle... Juan aimera Rosario, leur fille, avec qui il aura un enfant, Gaspar, appelé à accomplir l'œuvre de l'Obscurité, un dieu qui ne cesse de se nourrir de sacrifices humains. Mais Juan fera tout pour le soustraire à ce destin. Tout : jusqu'à le battre, le mutiler, jusqu'à mutiler, sacrifier, tuer les amis de son fils, non pour le bien de Gaspar, mais par nécessité. C'est que Juan veut à tout prix anéantir cette religion dont il est le prêtre. A tout prix : même celui de l'horreur.

Une sorte d'effondrement traverse ainsi tout le roman, avec plus de force que la métaphore sociale privilégiée en France. Une sorte d'effondrement métaphysique, existentiel, narratif. Oui, narratif...

L'immortalité, la famille Bradford a compris qu'elle ne pouvait être celle, chrétienne, de la résurrection des corps. Seule la conscience est immortelle et au fond, cette immortalité s'est incarnée là, dans ce livre, dans cet objet, dans une sorte de circularité borgésienne qui fonde le caractère autotélique de toute œuvre romanesque. Le reste est littérature, divertissement obligé, consolation quelconque. Contre l'éthique superstitieuse du lecteur, l'auteure a placé le fantastique au cœur de l'acte de lire comme la nécessité de toute fiction, un pacte qui pervertit subtilement les liens entre la réalité et la fiction. Nous lisons un roman réaliste fantastique, où le surnaturel participe à la structure même du romanesque. Ce à quoi Borges était sensible par-dessus tout. Et aussi bien, l'auteure s'est plu à confondre le monde du lecteur et celui du livre. Le déictique «Notre» en témoigne dès avant qu'on ouvre le livre, qu'on y entre, à nos risques et périls. Et fait de nous un personnage du récit qui s'élabore. Notre part de nuit, c'est cette histoire universelle que tous les hommes écrivent et lisent sans cesse, et tentent accessoirement de comprendre. Le procédé aura, le temps d'une lecture, dissout l'auteur et le lecteur dans l'univers créé par l'auteure, au sein d'un récit qui in fine se dérobe sans qu'on ait pu y prendre garde. Mais avant le terme, nous aurons partagé un même statut, fictif, et éprouvé la force du principe poétique mis en œuvre. Récit spéculaire, c'est toute une conception de la littérature au fond que manifeste ce roman sans comparaison dans la production de la rentrée, et vers lequel il vous faut oser vous aventurer. Le reste, encore une fois, est littérature...

Mariana Enriquez, Notre part de nuit, Editions du sous-sol, août 2021, traduit de l'espagnol (Argentine), par Anne Plantagenet, 760 pages, 25 euros, ean : 9782364684669.

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