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4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 09:29

Récits de travail en fait, de résistance, aux gouvernements d'oppression comme à l’histoire officielle. Histoire sociale donc, mais aussi politique, culturelle, idéologique. Celle des gens de peu, des sans dents, des laissés pour compte. Une histoire savante qui refuse de s’enfermer dans l’érudition. Une histoire en gestation, la nôtre toujours, de mémoire sur l'exercice du pouvoir en France, sa dureté voire sa crapulerie à l’heure de commémorer Napoléon plutôt que la Commune, Napoléon III plutôt que la République, la Constitution de la Vème République, plutôt que celle du 24 juin 1793, qui commence par ces mots : "Le peuple français (...) a résolu d'exposer dans une déclaration solennelle (...), afin que tous les citoyens pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer, avilir par la tyrannie ; afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur ; le magistrat la règle de ses devoirs ; le législateur l'objet de sa mission"...

Une histoire des dominés donc. De ceux qui, réellement, font l’histoire, les dominants se contentant de la défaire.

Une histoire qui commence ici en 1685, par l’adoption du Code noir. Celle sur laquelle je vais m'attarder, tant elle contient en germe toutes nos histoires à venir. Car 1685, c’est aussi l’édit de Fontainebleau, qui exclut les protestants de la communauté nationale pour les livrer à une odieuse répression. Minorité religieuse, hommes et femmes sans noms, ils ne sont déjà «rien», dans cette «histoire de France» qui s’écrit avec complaisance.

Son essai, Michelle Roncarini-Fournel l’achève en 2005. L’année de l’inscription d’une quête identitaire névrotique au sommet de l’état français. D’une quête identitaire rageuse. Mais 2005, c’est aussi l‘année où le peuple français est sommé de ne plus exister. Car c’est l’année où il refuse, par un vote démocratique, cette Europe dont les nantis veulent achever la construction et qu'ils poursuivront au mépris de toutes les règles démocratiques.

1685 donc. Ils ne sont rien. «Ils» : ceux qui sont priés de n’avoir plus d’identité. L’autorité royale va le leur faire sentir du reste. Avec la plus extrême violence. 1685 : l’édit de Nantes est révoqué. 1685, le code noir légalise et encadre la pratique de l’esclavage. Je sais : on y a vu un progrès. Il ne sera abrogé qu’en 1848 : là, oui, ce sera un véritable progrès. Patience, nous dit-on toujours. Mais la patience a un bon dos fourbu, meurtri. L’article 1er de ce code s’applique aux juifs, qui doivent être «chassés» de nos îles. Les deux articles suivants imposent le baptême chrétien à tous les esclaves. On verra plus loin que ces articles servent à régler la question protestante, presque dans les mêmes termes. Voire la question paysanne. En tout cas les paysans, eux, se reconnaîtront dans ce code noir ! Bref : les esclaves iront à la messe le dimanche, au lieu de s’échiner dans les champs. C’est sans doute là que se loge ce fameux progrès… Les articles suivants administrent les corps, cette tentation toujours reprise du pouvoir en France, sur le corps du citoyen. A l'époque, on s'interroge et fixe la ration alimentaire journalière d’un esclave, apte à maintenir sa force de travail. Important donc, puisque ces corps sont des outils de production. Et les esclaves deviennent ainsi des «biens meubles» qui relèvent du patrimoine de leur propriétaire, lequel peut les céder dans le contrat de vente de sa propriété. 

Et l'histoire officielle d'oublier 1639. Soixante esclaves se révoltent alors aux Antilles. C’est très peu, c’est énorme pour le royaume qui prend soin d’en consigner les faits et qui envoie 500 hommes armés pour écraser cette rébellion. 500 brutes qui vont brûler les vieillards, les hommes, les femmes, pas les bâtis. Ni les enfants, qui sont un investissement. Les adultes qui y réchappent, on les écartèle en place publique. Mais les révoltes ne cesseront jamais désormais. C’est cela qu’oublie notre vision de l’histoire de France. Les révoltes d’esclaves, dès lors, ne cesseront jamais.

Et c’est pareil pour les protestants. Révoltes et persécutions ont commencé en fait bien avant 1685. On se rappelle les dragonnades de 1681 à 1683, fanatiques, accompagnées de mesures édifiantes empêchant les protestants de travailler. Alors octobre 1685… tenez : Louis XIV vient de se marier. C’est cela qu’on retient dans la France de 2021. Ce climat de dévotion de la cour. Colbert est mort, on le déplore. Et l’on oublie que la noblesse catholique encourage les dragonnades. Il n’y en a même pas assez à son goût. Des généraux se lèvent pour hurler à l’abomination, lancer un appel officiel, la France est en danger. L’ennemi est protestant, il est français, il est «partout» (de sinistre mémoire dans la seconde guerre mondiale)… Le premier article de l’édit de Fontainebleau exige la destruction des temples protestants. Bientôt on interdit ce culte et les enfants de protestants sont contraints de se faire baptiser catholiques, comme les esclaves des îles, tandis que les pasteurs ont le choix entre la conversion ou l’émigration.

«Désert». C’est le terme que les protestants de l’époque emploie pour qualifier cette période de l’histoire de f(R)ance. Un désert héroïque de 1685 à 1760, fait de persécutions et de luttes, car les luttes ne cesseront jamais. Puis un désert toléré, de 1760 à 1787, au fil duquel la répression s’estompe, impuissante, vaine. La résistance ? Elle est de tous temps et toujours, elle est l'œuvre des femmes d'abord, que l’aristocratie française baptise «les opiniâtres», vouées à l’enfermement médical tandis que leurs hommes deviennent des galériens. La résistance, c’est encore cette guerre des camisards, dans les Cévennes, de 1702 à 1704. Une guerre de partisans au cours de laquelle des hommes sans armes osent affronter les armées du roi.  Au demeurant, partout dans les campagnes, au-delà des protestants, la révolte ne cesse de s'alimenter. On l’a dit : les paysans se reconnaissent dans ce code noir, ils se décrivent eux-mêmes comme les noirs du régime, ses esclaves. Viennent les années prérévolutionnaires. Années d’émeutes, de révoltes. On se soulève partout, contre la spéculation, les taxes. On attaque les entrepôts du commerce du grain. Sans grande surprise, ces révoltes ne revendiquent pas, d’emblée, le pouvoir, mais la morale. On veut plus de justice, d’équité. Avant de comprendre que c'est le pouvoir qu'il faut viser, non ses discours. Mais le royaume reste sourd à ces revendications. Arrive alors la sublime période des Cahiers de Doléance avec sa formidable libération de la parole et de l’intelligence populaire à la remorque de laquelle, toujours, courrons les révolutionnaires «patentés ».

Automne 2005 pour conclusion provisoire. La France connaît l’ère des révoltes urbaines. Celles des enfants d’immigrés que l’on mate en envoyant l’armée et en promulguant des Lois, dont la Loi du 23 février 2005 sur le bilan positif de la colonisation... Et puis le 27 octobre 2005, deux enfants, Zyed Benna et Bouna Traoré, meurent électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois. «Je donne pas cher de leur peau», s’exclamera l’un des policiers poursuivants, sans, une seconde, envisager qu’il s'agit d’enfants. L’état d’urgence est prononcé. La dynamique des révoltes est enclenchée de nouveau et pour des années…

Les Luttes et les rêves, une histoire populaire de la France, Michelle Zancarini-Fournel, éditions Zones, décembre 2016, 1008 pages, 28 euros, ean : 9782355220883.

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