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2 octobre 2020 5 02 /10 /octobre /2020 08:55

Publié en 1909, l’ouvrage de Forster fut mal accueilli et ne parvint pas à convaincre ses contemporains du danger d’une civilisation qui de plus en plus déplaçait les enjeux du progrès du côté des «machines», de la production capitaliste, de l’artificialisation de la vie. Pas de prédiction. Forster avait simplement compris les leçons de Marx et perçu l’horizon où nous embarquait la société marchande dans cette fable aux allures dystopiques.

Une fable qui aujourd’hui résonne à plein du monde qui est le nôtre et dans lequel, tous, nous avons fini par comprendre que le capitalisme n’était qu’une machine à détruire l’environnement et l’humanité, n’en déplaise à l’irresponsable Jadot. La production marchande n’a pas d’autre logique que de vouer l’humain et son environnement à la destruction. Aux yeux de Forster, à l’époque, c’était le commerce britannique qui incarnait cette évidence et conduisait tout droit au désastre. Détruisant non seulement l’homme et la nature, mais les liens sociaux et confisquant le pouvoir entre les mains d’une caste de technocrates, incapable de penser les conséquences de sa soumission à ses propres dogmes.

L’homme néolibéral n’est qu’un moyen, non une fin en soi. Un moyen désormais totalement dépendant de l’infrastructure technique de ce que Forster nomme « la Machine », et sur laquelle personne n’a plus aucune prise. Certes, le récit qu’il déroule a de quoi surprendre par la justesse, aujourd’hui, de son propos : dans le monde confiné qu’il décrit, les corps sont devenus obsolètes, encombrants, ce «fardeau humain» qu’évoquait l’UE en 2005 dans un rapport sur le coût de la santé humaine dans le projet capitaliste ! Le plus juste dans ce roman, c’est au fond sa vision d’un monde atomisé, au sein duquel plus aucune révolte n’est possible, parce qu’il n’existe plus rien pour faire corps, pour faire société. Confiné, chaque un est livré à ses angoisses, recevant sa dose de neuroleptiques pour la surmonter et trouvant dans cette angoisse sa seule raison de vivre… Dans le roman de Forster, le soleil est sans course, le monde sans fenêtre, sans porte, la terre sans géographie. Inutile de voyager : tout est partout pareil. Les humains n’ont plus aucun autre contact entre eux que virtuel. Personne ne s’expose plus à l’air libre, personne ne se promène. Pour aller où ? Le sens de l’espace est annihilé. Certes, il peut arriver ici ou là qu’un être soudain surgisse à lui-même, mais plus par accident que par volonté. C’est le cas de Kuno, le héros. Qui un jour est « sorti » accidentellement de son confinement… Il a marché. Dehors. Il a respiré l’air sauvage des collines du Wessex ! Et compris que quelque chose d’énorme arrivait du dehors. Il l’a compris dans ses jambes, sur sa peau, dans l’auto-révélation pathétique de sa chair, comme réinventant l’expérience de la caverne. Tentant d’alerter sa mère, prisonnière de l’illusion capitaliste. En vain. Lui, il a vu que la machine nous pliait à sa logique. Et compris qu’elle pourrait presque fonctionner un temps sans « nous ». Mais un temps seulement. Car il a vu les collines du Wessex, dans une métaphore prodigieuse ouvrant à la lecture des horizons d’humanité phénoménaux. Et les collines lui ont fait éprouver les ratés qui peu à peu détruisaient la Machine elle-même. Lui a compris que la machine était en train de s’arrêter. L’ouvrage est grandiose, mais pessimiste : quand il sera trop tard, et c’est pour bientôt, il n’y aura rien au bout. Sinon que nous mourrons en retrouvant la vie, comme l’affirme tragiquement Kuno.

E.M. Forster, La Machine s’arrête, édition L’échappée, collection Le Pas de côté, traduit de l’anglais par Laurie Duhamel, avant-propos de Pierre Thiesset, postface de Philippe Gruca et François Jarrigue, septembre 2020, 110 pages, 7 euros, ean : 9782373090765.

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