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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 08:29

La mer. Pas le père. Recraché plutôt qu’accouché. Expulsé des eaux amniotiques sur une plage hostile, un hélicoptère tournoyant dans le ciel, dans son ciel d’apocalypse, la mer au soleil allée, indifférente, de son oubli même, désabusée. La mer, pas le père, qui n’est plus même père : désossé, échoué. Echoué, oui, c’est exactement cela : dans la mise en échec de sa mémoire, nu comme un ver allongé sur la plage, sous le soleil, mais pas exactement. Le père, c’est monsieur X. Sauvé par une femme au large de la Sardaigne. Une femme… Recueilli par une femme dans une sorte de retournement du gant, l’utérus à l’envers, vomi, nu sur l’île du Mal Ventre -Malu Entu en sarde-, qu’un tsunami vient de frapper. La femme qui l’a amassé (si : amassé), s’interroge : il était peut-être en vacances. Il était peut-être bon nageur. La femme, c’est Enza. A l’hôpital, ce sont moins des souvenirs qui lui reviennent, que des sensations. La madeleine. L’arbre effeuillé de Virginia Woolf. Débarqué de l’hôpital -(encore rejeté, et ça ne sera pas la dernière)-, Enza le prend en charge. La maman, plutôt que la putain ? Qui ne sait trop quoi faire, de long en large sur la plage –enfin, plus tard, dans le roman. Pour l’heure, elle le confie à sa mère. Une histoire de mères, je vous dis… Garantes de la filiation. De la mémoire donc. (Peut-être). Il s’y retrouve en tout cas, déchargé de tout, vide, vacant plutôt. Disponible. Au temps qui passe. A jouir de l’instant présent comme un gros bébé ouvert à l’auto-révélation pathétique de sa chair. Le bios des grecs anciens. Non leur Vie Bonne : ce n’est pas le moment Calypso d’Ulysse –encore que...

Une enquête révèle qu’on a retrouvé une liste de disparus. Il n’était donc pas seul sur cette île. Mais pas les corps. La mer ne les a pas encore rendus. Qui est-il ? C’est la question que l’on se pose, qui ouvre, gigantesquement, à la possibilité du roman. Une possibilité construite méthodiquement au fil de l’intrigue, soutenue par le genre, entre noir et polar. On trouve un caisson, une multitude d’objets à l’intérieur. Des cartes, des carnets de notes, de voyage, une clef usb. On lui découvre un nom. Edwin. Tandis qu’un homme l’aborde mystérieusement : « Je sais qui vous êtes ». Un écrivain. Voilà : c’est l’histoire d’un écrivain qui ne se rappelle plus de rien et qui erre entre les débris de sa vie éparse, à la recherche du lien qui pourrait tout rassembler. Ou pas. Ou plus. L’homme qui l’a abordé est un lecteur. Vous, moi. Il lui a tendu un bouquin que monsieur X aurait écrit et dont il veut savoir pourquoi il a choisi un tel dénouement, qui l’a tant laissé sur sa faim. (Il croit que l’auteur choisit toujours. Mais regardez, même Proust sur le marbre de l’imprimeur, hésitait encore… Il faudrait savoir lire autrement sans doute, y compris les romans, surtout les romans).

Voilà donc l’histoire. Toute ? Pas vraiment. Même jamais vraiment en fait : à quoi tient une histoire ? A l’intrigue ? Aux personnages ? Aux thèmes abordés ? A son rythme ? Un peu tout cela, et davantage : peut-être tient-elle à la même branche que la Vérité -(alèthéia en grec ancien, avec ce privatif «a» qui instruit une résistance à l’oubli –au Léthé, son fleuve)… A cette Vérité donc, qu’on ne peut dire toute selon Lacan et qui précisément, parce qu’on ne peut la dire toute, se constitue en Vérité… Mais ailleurs… Là où le roman de Membribe n’a cessé de m’emporter, comme une déferlante de mémoire sur laquelle rien n’a prise…

Le livre donc, celui qui est enchâssé dans le roman de Membribe : l’Allemagne démocratique des années 80 et son amnésie nationale qui permit tant d’oublier et d’éviter la réparation des crimes du passé (mais peut-on réparer ?). Poupées gigognes : comment se défaire du poids du passé, file le roman ? C’est très simple en fait : l’oublier. L’enfouir. Le jeter au Léthé plutôt qu’à la mer, qui recrache tout. Monsieur X, dont on connaît le nom désormais, dégondé dans des identités successives, ne se rappelle pas avoir écrit ce roman. Mise en abîme. La mer comme un immense roulis jamais interrompu, tandis que l’auteur au sommet de cette création, je veux parler de Membribe, tisse entre ces personnages le réseau des représentations, des sensations, entrelaçant avec bonheur les narrateurs, ces deux au creux desquels il a fourbi son écriture : Enza, Edwin. Enza, peut-être le vrai sujet du livre. Du moins le personnage le plus «lisible». Du moins le personnage le plus fidèle (comme dans la fidélité à soi, de Badiou). L’auteur donc, c’est dire son omniscience, croisant le fer, contraint par son impossibilité à oublier quoi que ce soit sous peine de nous débarquer, nous lecteurs, dans des voies sans issues, quelque île déserte par exemple, délivrant plus qu’organisant son récit, délesté de ces artifices qui trop souvent fondent l’essentiel d’un roman, pour nous offrir une lecture comme apaisée : un cheminement où la voie serait le but, le Via viatores quaerit de saint-Augustin. (Dès les premières lignes, j’ai su que je voudrais rester là des heures, des jours, à camper dans ce texte mon pas tranquille et silencieux).

Enza enquête donc. S’interroge. Que s’est-il passé sur l’île où l’on a repêché monsieur X, devenu Erwin, devenu Johann Turbenthal, d’un nom qui n’existe que sous l’occupation d’une commune proche de Zurich ? Qui était cet étranger déposé un jour sur cette île en compagnie d’autres égarés qui ne savaient pas, eux, à quoi s’attendre, à quoi ils s’étaient engagés ? Mais un étranger, ça n’existe pas. Plus. Jamais. Demandez à Meursault. Même pourvu malgré lui d’une identité certifiée.  Même griffonné de traces : sur la clef usb, on a réussi à sauver une nouvelle qu’Erwin aurait écrite : «Vertige». A la lecture de laquelle peu à peu des lambeaux de mémoire lui reviennent. Des lambeaux : la mémoire est une chair avant tout. Avant que d’être des images. Où son fils lui revient.  Si peu prodigue. Où sa femme lui revient. Où lui reviennent les clefs de sa maison. Mais qui est-il au final ? Qu’a-t-il fait ? Que s’est-il passé sur l’île, avant que le tsunami ne vienne presque tout effacer ? L’île, c’est celle des chasses du comte Zaroff… Une sorte de délire démiurgique où sombra le romancier que fut Erwin. Ou peut-être la voulait-il, Membribe et non Erwin, comme cette île mystérieuse inventée par Jules Verne, où resurgit le Nautilus, englouti avant d’y renaître, par le puissant Maelström des îles Lofoten : un lieu où reconstruire la possibilité du roman. Mais l’île n’est pas nourricière. Malgré le trésor qu’elle recèle. Intrigant ? Oui, comme se doit de l’être toute bonne littérature dont le seul objet, peut-être, est d’intriguer la langue. L’Esprit.

Que s’est-il passé sur cette île dont un fou revendique l’indépendance ? Qu’elle ne fût plus sarde... Nouvelle mise en abîme… Où cette fois remontent comme un reflux d’autres mémoires tragiques, englouties par la mer et dégluties par elle comme ces milliers d’exilés chaque année déposés sur nos plages. Enza emportée brusquement dans ce Maelström pour découvrir qu’elle n’est elle-même peut-être pas tout à fait sarde. Enza scrutant sa mère, immaculée, comme l’est au loin la mer, qui ne recouvre en fait jamais rien.

Tout le reste est littérature. Le pathétique de l’écrivain : la besogne de construire une intrigue, une histoire, qui importent moins que nos propres vagues faites pour nous submerger, et le récit avec. Le texte n’est sublime que de se dérober, plus encore que de s’absenter, au moment où on y touche (comme on accoste une île), pour nous entraîner dans cet ailleurs où rien n’est gravé, où tout n’est qu’en puissance d’être. Il n’est sublime que de nous éveiller, comme dans un premier matin du monde, nu sur une plage désolée, sans qu’on sache jamais à quoi. Qu’est-ce que lire nous veut ? Plus qu’écrivain, Edwin s’est fait lecteur. Qui surplombe son créateur, Membribe. C’est dire la richesse de ce roman, construit sur une homologie de structure -(pour faire savant)- très forte entre son sujet et la façon dont il le narre : ces mises en abîmes incessantes, et jusqu’au dénouement : ces corps rejetés par la mer que le nautilus, finalement armé, tentera de sauver. La suite, là où le roman nous laisse, seul face à soi-même, à chacun de nous de l’inventer. Pure fiction personnelle ou bien traverser le miroir et les lignes à la nage pour réinventer la vie… Merci la Rimbe !

Franck Membribe, Reflux, éditions du Horsain, juin 2020, 274 pages, 10 euros, ean : 9782369070788.

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