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30 septembre 2020 3 30 /09 /septembre /2020 07:33

Le procès France Télécom. Enfin, procès… Une lettre à la poste… Les prévenus ne risquaient rien, pas grand-chose, quelques milliers d’euros d’amende. Sept, dans le box des accusés. Accusés par qui ? Jugés par qui ? C’est le premier constat de l’auteure : comment juger leur monde depuis leur monde ? «Cette histoire de suicide, avouera le PDG, c’est terrible, ils ont gâché la fête»… Ignoble. Le procès est cette fête gâchée… Rien de plus. On reste entre nous. Bien d’accord pour affirmer qu’au fond, tout cela est sans conséquence. Le Nuremberg du management n’a pas eu lieu. Ne pouvait pas avoir lieu : la banalité de l’acceptation de la souffrance au travail est chose normale dans la France de Macron. Personne ne peut la condamner. Dix ans d’instruction tout de même. Pour on ne sait trop combien de suicides exactement. Le tribunal en a retenu 19. Sur 4 ans. Qui ont commencé en 2006. Officiellement. En 2006, il s’agissait pour cette belle entreprise de dimension internationale, de pousser 20% des effectifs vers la sortie. Par tous les moyens possibles. Pendaison, noyade, arme blanche, défenestration, rails… L’humain n’est qu’une variable d’ajustement. Un moyen, non une fin en soi. Les prévenus ont demandé et obtenu des sièges rembourrés pour en discuter. Dévoiler toute cette mécanique sociale ? Ils en sont incapables. C’est une question de langue, nous dit l’auteure. On songe à Klemperer décryptant la langue des nazis. La machine qu’ils ne pilotent même pas car ils en font partie, est de toute façon pénitentiaire : ils ne sauraient en révéler l’essence. Eux ne savent rien, ne voient rien, ils fonctionnent. A l’intérieur d’un cadre étroit de raisonnements circulaires. Mais elle est bien pénitentiaire, révèle l’auteure, et à l’heure où tous les lieux de  convivialité ferment en France, on le comprend mieux. Donc 2006, l’inauguration des plans machinés par France Télécom, son crash program. C’est l’expression exacte. Voilà, c’est simple. Il suffit de compter, de comptabiliser et de faire des croix sur de grands cahiers noirs. Il y a tant de déportés par exemple, tant de wagons, tant de kilomètres, tant de jours, de gardiens, de cheminots, de charbon… La machine doit fonctionner, il faut l’alimenter.

Le procès de France Télécom n’a pas eu lieu. La presse a fait semblant de le couvrir. La machine judiciaire de l’instruire.  Car la machine managériale surplombe tout. La start up France peut poursuivre sa route. La même qu’en 2006. A l’époque, il fallait jeter 22 000 employés pour générer 7 milliards de cash flow. Lisez : dividendes. La machine ne peut fonctionner sans. Elle est même exclusivement faite pour ça. Son carburant ? Nos vies. Autonome, elle dicte sa loi. C’est cette narration que l’auteure décrypte, analysant les dérives lexicales de cette langue que parle Macron, épris de liberté, de justice, d’égalité… France Télécom, c’est au fond la machine dans ce qu’elle devient de plus sûr : nous demain, partout. Nous, désormais disponibles, entièrement, à ses flux. Collaborateurs de notre propre défaite. En souffririons-nous ? C’est permis. La nomenclature de cette distorsion existe : le DSM. Les seules singularités admises, qui répertorie les «affections» mentales et leurs solutions, façonnées pour enrichir l’industrie pharmaceutique. Car en définitive, c’est le collaborateur qui ne sait pas ou mal, collaborer. Un vrai fardeau que cette ignorance. L’Europe s’en est saisie du reste, dès l’année 2005, pour amoindrir le coût du « fardeau humain »… Cela dit, se tuer seul était finalement, à l’époque et à tout prendre, mieux pour l’entreprise que le «lutter ensemble». Le procès de France Télécom n’a pas eu lieu. Oublions les suicides de France Télécom, de la Poste, d’EDF, de la  SNCF, de l’Education nationale, de l’Hôpital : les juges comme les économistes, comme les éditorialistes, sont formés au fonctionnement de la machine, non au monde qu’ils façonnent. Une machine dont Macron est chargé de la maintenance, satisfait d’en faire quelque chose de formidable, qui signe la fin des gens…

Personne ne sort les fusils, Sandra Lucbert, éditions du seuil, coll. Fiction & Compagnie, août 2020, 154 pages, 15 euros, ean : 9782021456554.

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