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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 09:48

Notre monde tel qu'il va. Donc plutôt ses représentations. Non pas un discours, ni un ou plusieurs récits : un synopsis. Même pas : des plans cinématographiques. Mais sans images ou à peine : des plans, gros, américains, séquences, larges. Une salle de classe. Une usine automobile. Alternativement. D'autres lieux ensuite. Dans la salle de classe, une lycéenne. « Moderne », aurait ajouté Gombrowicz. Blonde, suspendue à son reflet. Dans l'usine, une chaîne de montage, des câbles, des machines, « des ouvriers ». Indistincts. Anonymisés. Les plans se succèdent. Ça ne fait pas une histoire. Pas même un film. Une vidéo peut-être, et encore. L'instagramisation de la vie. Les plans se succèdent : il ne reste que cela à décrire. Non pas la réalité, mais ce minuscule réel. Dans la salle de classe, un corps, dans l'usine, une masse confuse de « travailleurs ». Un « bataillon ». Un plan qui contamine la description du plan suivant : le bataillon pousse sa logique dans la salle de classe. Standardisée tout compte fait. Pourtant, dans la salle de classe, la lycéenne a pris corps, et âme. Ou peu s'en faut. Une âme « moderne », aurait soufflé Witold. L'usine, elle, reste juste un procédé énonciatif. Un énoncé qui la surplombe. En aplat. Un plan sans profondeur. Saturé bientôt par le brouillard des gaz lacrymogènes des flics, plus invisibles encore que les « travailleurs », qui tirent d'on ne sait où. On se demande d'ailleurs, depuis quelle décision intérieure ça tire sur les foules, un flic. 150 blessés. 2 morts. Rien. On nous informe. L'évidement des consciences. Tout joue ici sur l'homologie de structure entre la narration et ses objets. Aussi est-elle indifférente à ses objets, la narration. Ne convoquant rien. La conscience du lecteur ? Surtout pas. Est-ce que lire change quelque chose à quoi que ce soit ? Peut-être. Un doute subsiste, qui rend l'écriture possible. Ainsi s'en est allé le monde, notre monde, sans rien convoquer de nos consciences. Ne restent que des formes. Vides. L'ère du voyeurisme nous a fait, lecteurs, les voyeurs de ce qui s'énonce : rien. La scène vierge. Tentant vainement de reconquérir un peu de sa virginité : la narration de l'objet. Plus loin, un autre dispositif : un plateau TV face à un open space. Beaucoup de vide donc. L'open space est modélisé, en 3D. Pour le télétravail. Notre situation de confinement. Reste des images vacantes, dépossédées de tout mouvement, de ce mouvement qui est la base du cinéma. Ne reste donc plus rien, pas même des images, juste la description de leur vide.

Work Bitch, Ludovic Bernhardt, éditions Jou, septembre 2019, 90 pages, 10 euros, ean : 9782956178231.

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