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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 08:59

La famille Slavine. Des voyous hissés au sommet des rouages de l’économie mafieuse. Le père a fini par devenir député à force de corruption. Mais à présent, un obstacle, une gêne s’est levée sur son chemin : Anton Piaty, journaliste indépendant. Honnête, scrupuleux, un vrai journaliste d’investigation. Rare en France, dangereux en Russie. Il enquête sur les Slavine. Trouve le maillon faible : le fils, Alexandre, footballeur professionnel sans envergure –inutile d’en avoir au demeurant dans la Russie de Poutine, où presque tous les matchs sont truqués. Alexandre balance. Son père, qui ne l’aime guère. Autour des Slavine gravite une mafia d’individus douteux, qui ont commencé pris à la gorge par une vie sans horizon et finissent collabos de la grande braderie de la société russe. Des gens qui partout s’acoquinent à tout ce qui est Pouvoir et ses obligés, à commencer par les médias qui ne cessent d’attiser les instincts les plus bas –un peu comme en France finalement. Leur propagande tourne en boucle sur toutes les chaînes TV -typiquement comme en France. Ils brandissent la menace terroriste jour et nuit, pour taire tout autre sujet de réflexion, comme le crétinisme des dirigeants, de loin la menace la plus réelle à peser sur le pays.

Lev. Un brave gars. Frappe à la porte de son frère, interprète virtuose. Il vient se confesser. Enfin, on peut le penser... Il raconte la misère que son jeune frère n’a pas connue, son enfance triste, les Slavine qui logeaient pas loin de chez eux, la manière dont ils s’en sont sortis. Un récit intimiste, un peu à la manière de ces longs monologues dostoïevskiens régurgités par des personnages en proie au doute. Peu à peu le récit se met en place. Déstructuré au départ, il s’organise comme à tâtons, déroutant tout d’abord, on ne sait qui parle, si c’est un personnage ou bien une époque. Pavel raconte, sans l’ombre d’un remords. Une simple construction méthodique : la traque d’Anton Piaty, son harcèlement plutôt, systématique, ordonné, calculé pour le faire craquer, le disqualifier, l’abattre intérieurement et sans laisser de traces. Faire qu’il sombre jour après jour dans l’angoisse et le grand vide de la folie intérieure… Pour qu’enfin il laisse Vladimir Slavine vaquer en paix à ses affaires. Quelle vision de la société russe ne nous propose-t-il alors pas ! Celle d’un monde occupé à répéter en boucle les éléments de langage offerts par les médias. Celle d’un monde amblyope qui ne répondrait plus qu’à l’illusion de sa grandeur en marche. Mais qui fait du surplace et s’enfonce dans la tranchée de boue qu’il creuse sous ses pas. Celle d’un monde que domine la vulgarité de ses maîtres. Confession ? Les grands tropes de l’imaginaire russe activés pour mieux les rabaisser, comme celui de l’amour de la Patrie jeté à l’encan d’un discours pétrifié comme le seul os à ronger dans ce monde vaincu. Mais à ce jeu, c’est l’humanité que l’on brise : Pavel triomphe dans une cour de perdants.

La Traque, Sacha Filipenko, éditions des Syrtes traduit du russe par Raphaëlle Pache, janvier 2020, 216 pages, 15 euros, ean : 9782940628445.

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