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18 novembre 2019 1 18 /11 /novembre /2019 13:13

Les Alter. Une famille attachante, perdue au fond d’elle-même et dont nous suivons les tribulations. Une famille de bobos dirions-nous de ce côté de l’Atlantique. Vivant dans un confort tout d’abord relatif, puis affirmé au décès de la mère, laissant à ses enfants un héritage conséquent gagné en placements et obligations capitalistes. Des gens ordinaires, études supérieures, pas forcément dans les plus grandes universités de l’état, porteurs d’un discours de compassion sur le monde, soucieux d’y faire le bien. Encore que. Enonçant plutôt ce Bien comme le produit d’un façonnage culturel sans grande portée historique. L’altruisme comme posture, attitude, pour faire montre de sa largesse d’esprit, sans grande conscience politique. Sincères pourtant, les Alter. Au chevet de la terre malade. Au chevet des populations opprimées, le père volant au secours d’une Afrique toute chimérique, porteur d’un projet de sanitaires publics qui finira par provoquer une épidémie catastrophique au Zimbabwe… En toute innocence de cause. Un altruisme béat en somme, celui d’Arthur, le père, ou de Francine, la mère, Maggie et Ethan, les enfants. Chacun commençant par rater consciencieusement sa vie, embarrassée qu’elle est des faux discours qui l’ont nourrie. Chacun se débrouillant comme il peut avec ses contradictions. Lâchant in fine, tout, moins par volonté que par obligation. L’existence n’est pas tendre… Francine meurt de son cancer après une vie plus triste qu’elle ne l’aurait imaginée, en se rappelant cette seule année de bonheur insouciant partagée avec un amant sans ampleur, loin de son époux Arthur, qui arpentait alors le Zimbabwe pour y planter ses latrines criminelles… Ou bien Maggie si ouvertement attachée à ce que l’on voit qu’elle est la meilleure amie possible… Rachetant pour finir une immense propriété près du Woodstock historique, où son père ruiné la rejoindra, pauvre enfin, mais heureux dans l’immanence au monde que sa pauvreté va l’obliger à conquérir. Woodstock, comme un symbole dans cette Amérique acculée au profit, au libéralisme minable, aujourd’hui l’impasse dans laquelle nous sombrons. Woodstock ou l’appel d’un monde autre, formulé là encore dans l’horizon d’une contradiction insurmontable, comme s’il ne restait pour unique solution collective que foncer droit dans le mur au mieux du malgré nous fondateur du trop plein d’errements de nos vies défaites. Une famille ordinaire mais touchante, qui ne sait comment énoncer son droit au bonheur, qui ne sait même quel bonheur espérer, sinon à la marge, dans ce peu de sourire gercé que Das Kapital nous octroie, hilare… La famille « Alter », incapable de concevoir autrui comme un « alter » ego, tout juste le consignant comme une prothèse de son propre ego. La famille Alter, ou l’impossible entrée dans l’ordre du politique, voire l’impossible entrée du discours personnel dans l’ordre du dire vrai, tout entier subsumé sous les séquestres d’un destin tragique. Ses rêves relégués à l’extérieur du champ civique : Woodstock, défait, recomposé ici comme un refuge à la peine. Dépositaire pourtant d’une vérité extra-civique, d’une parole oraculaire qui porte la trace de l’improbable cité : Woodstock, ou la dépossession pour vaincre l’aliénation.

Andrew Ridker, Rivages, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Olivier Deparis, août 2019, 458 pages, 23 euros ; ean : 9782743648282.

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